Jean-Marc Strauven Restons en contact
Couverture de Réputée intelligente

Une machine écrit vos courriers. Un patron jure qu’elle remplacera ses équipes. Un président rallume une centrale nucléaire pour la nourrir. Et personne, nulle part, ne semble avoir vérifié ce qu’elle sait réellement faire.

Douze mythes. Douze démontages, faits datés à l’appui.

Les briseurs de machines de 1811 et la reine qui avait tout compris dès la fin du XVIe siècle. L’avocat aux jurisprudences imaginaires. L’agent qui efface une base de données puis présente ses excuses, gravité auto-évaluée à 95 %. Les 95 % de projets d’entreprise sans le moindre effet mesurable. L’île de Three Mile Island rebaptisée « énergie propre ».

En croisant l’histoire des techniques, les données vérifiées et les vies ordinaires que ces récits bousculent — une juriste dans un train, une patronne de PME devant ses factures d’intelligence, une grand-mère au bout du fil —, cet essai qui se lit comme un roman démonte un à un les grands récits de l’époque : le remplacement de l’humain, le « cette fois c’est différent », la course mondiale, le progrès partagé, la machine qui sait.

L’intelligence artificielle ne crée presque rien de ce qu’on lui attribue : elle révèle et amplifie ce qui était déjà là — nos coûts à couper, nos crédulités, nos renoncements. Ce livre parle d’elle. Il parle surtout de nous.

Par l’auteur de « Réputé conforme ». Écrit avec l’assistance d’une intelligence artificielle — vérifié, choisi et assumé par l’auteur : la méthode est expliquée dès l’avant-propos.

La bande-annonce

Où le lire

Le lien Books2Read mène aussi à l'ebook chez Kobo, Apple Books, Barnes & Noble, Tolino, Vivlio, Smashwords, Everand, Fable et Bookshop.org, et il est proposé aux bibliothèques via OverDrive, cloudLibrary, BorrowBox, Hoopla, Vivlio Libraries.

Les premières pages

Faites l'expérience une semaine. Notez, chaque fois que vous croisez les mots « intelligence artificielle », ce qu'on est en train de vous en dire. Lundi, un journal télévisé : elle va supprimer la moitié des emplois. Mardi, une publicité : elle va libérer votre créativité. Mercredi, un expert inquiet : elle menace la démocratie. Jeudi, un ministre : elle est la clé de notre souveraineté, il faut investir. Vendredi, votre entreprise : elle est au cœur de la stratégie, une formation obligatoire vous attend. Samedi, un dîner : votre beau-frère a tout misé dessus, votre nièce ne fait plus un devoir sans elle, et quelqu'un finit par soupirer que, de toute façon, on n'y peut rien. Dimanche, vous êtes fatigué — et vous n'avez toujours pas la réponse à la seule question qui compte : qu'est-ce que cette machine sait faire, au juste, et qu'est-ce qu'on est en train de nous raconter ?

Ce livre est né de cette fatigue-là. Non pas de la technologie — elle est ce qu'elle est, souvent étonnante, parfois décevante, toujours plus banale que ses affiches — mais du bruit qui l'entoure : ce vacarme de promesses et de paniques où les mêmes chiffres invérifiables passent de bouche en bouche, où les prophètes de l'apocalypse et les vendeurs de miracles se partagent les plateaux, et où l'honnête citoyen, sommé de trembler le matin et de s'émerveiller le soir, finit par renoncer à comprendre. Ce renoncement n'est pas un détail : une société qui ne comprend plus ce qu'on lui installe ne peut plus rien exiger, rien négocier, rien choisir. Le bruit n'est pas un accident de l'époque. Il est, on le verra, son instrument.

Alors, comment on démystifie ? Ce livre s'y emploie avec trois outils, toujours les mêmes, chapitre après chapitre — autant les annoncer, ils sont simples.

L'histoire, d'abord. C'est l'outil le plus puissant du lot, et le plus négligé. Presque tout ce qu'on vous raconte aujourd'hui sur l'intelligence artificielle a déjà été raconté — mot pour mot, parfois — sur d'autres machines : le métier à tisser, le chemin de fer, l'électricité, l'ordinateur, les robots. Les mêmes promesses de paradis, les mêmes annonces de remplacement, les mêmes bulles, les mêmes peurs. Or ces histoires-là ont une vertu que n'aura jamais aucun débat sur le futur : elles sont finies. On sait comment elles se terminent. On peut comparer ce qui avait été promis et ce qui est advenu, compter les prophéties tenues et les ruines laissées. Quand une reine d'Angleterre refuse, à la fin du XVIe siècle, un brevet pour protéger l'emploi de ses tricoteuses, quand des épargnants victoriens engloutissent leurs économies dans des chemins de fer imaginaires, quand un mémorandum signé, entre autres, d'un prix Nobel et d'un futur prix Nobel annonce en 1964 la fin du travail — ces archives sont des bancs d'essai : elles permettent de tester les discours d'aujourd'hui sur des cas dont on connaît le verdict. Ce livre y retourne sans cesse, non par nostalgie, mais par méthode.

Les données, ensuite. Chaque affirmation factuelle de ce livre — chaque chiffre, chaque date, chaque citation — a été vérifiée et est sourcée en fin de volume. Ce n'est pas une coquetterie d'universitaire : c'est le cœur du contrat. Car les mythes de l'intelligence artificielle vivent précisément de chiffres flottants — les « 300 millions d'emplois », les « 47 % d'emplois automatisables » — répétés jusqu'à devenir vrais à force d'être familiers, et que presque personne ne va lire à la source. Ce livre les y ramène systématiquement. Vous verrez que l'exercice réserve des surprises : les chiffres les plus effrayants disent souvent autre chose que ce qu'on leur fait dire, et les plus solides — ceux qui mesurent ce que la machine accomplit réellement dans les entreprises, les codes, les cerveaux — sont précisément ceux qu'on ne cite jamais en plateau. Les faits sont datés dans le texte, car sur un sujet qui bouge chaque trimestre, un chiffre sans date est déjà une rumeur.

Les histoires, enfin — car ce livre a une conviction de forme : on ne démystifie pas avec des notes de synthèse. Un mythe est un récit ; on ne le combat qu'avec de meilleurs récits, plus vrais. Vous croiserez donc dans ces pages des gens : des personnages réels, avec leurs noms et leurs dates — un avocat new-yorkais trahi par son assistant trop sûr de lui, un escroc au masque de silicone, un pasteur du Nottinghamshire, des sœurs romancières échaudées par une bulle — et même un roi d'Égypte que Platon a peut-être inventé, c'est de bonne guerre ; et des personnages imaginés, nommés comme tels ici même et récapitulés en fin de volume, qui portent le quotidien de tout le monde — une juriste dans un train, un employé devant un e-mail de « transformation », une patronne de PME devant ses factures, une grand-mère au bout du fil. Les seconds sont fictifs mais pas décoratifs : chacun incarne une situation que des millions de gens vivent en ce moment, et que les moyennes statistiques écrasent. L'essai qui suit se lit, je l'espère, comme un roman. C'est voulu. C'est même, à mes yeux, la seule politesse qu'on doive à un lecteur qu'on prétend armer plutôt qu'endormir.

Trois outils, donc, et un titre qu'il faut expliquer, car il contient la thèse. « Réputée », en droit, est un mot terrible : il signifie tenue pour telle, quelle que soit la réalité. Une chose réputée conforme est conforme aux yeux du registre, même si le réel hurle le contraire. J'ai déjà exploré ce mot dans un roman ; je le retrouve ici parce qu'il décrit exactement notre situation collective devant la machine : l'intelligence artificielle est réputée intelligente — par les communiqués, les plans stratégiques, les gros titres, les conversations — indépendamment de ce qu'elle sait réellement faire, qui est à la fois considérable et beaucoup plus étroit qu'on ne le proclame. Tout ce livre tient dans l'écart entre le registre et le réel : douze chapitres, douze énoncés que tout le monde répète — elle va nous remplacer, cette fois c'est différent, elle supprime déjà des emplois, elle sait, elle est immatérielle, l'humain est obsolète… — et douze démontages, pièce par pièce, avec les trois outils qu'on vient de dire.

Trois précisions d'honnêteté, avant d'entrer. La première : ce livre n'est pas contre l'intelligence artificielle. Il s'en sert, il en décrit les usages réels avec ce qu'ils ont parfois d'admirable, et chaque chapitre contient sa « part vraie » — ce que le mythe examiné contient de fondé, car aucun mythe ne prospère sur rien. Ce livre est contre les récits : contre l'usage qu'on fait de cette technologie pour faire passer des décisions, des factures et des renoncements qui ne lui doivent rien. La deuxième : il ne vous dira pas de quoi demain sera fait. Personne ne le sait, et la première leçon des archives est que ceux qui l'affirment vendent quelque chose. Il vous propose plus modeste et plus utile : de quoi trier ce qu'on vous racontera demain matin.

La troisième précision est la plus délicate, et ce livre perdrait le droit de la taire : il a été écrit avec l'aide d'une intelligence artificielle. Les recherches ont été fouillées avec elle, les brouillons dégrossis par elle, des pages entières proposées par elle — puis chaque fait a été vérifié, chaque chiffre retracé jusqu'à sa source, chaque scène discutée, chaque phrase relue, retenue, corrigée ou jetée par un humain qui signe et qui répond. J'aurais pu le cacher ; c'eût été ajouter un treizième mythe aux douze que je démonte. Je préfère y voir la démonstration en actes de ce que ces pages défendent : la machine est un prodigieux brouillon, et ce livre n'existe que par ce qu'elle ne fera jamais — choisir ce qu'on pense, vérifier ce qu'on affirme, assumer ce qu'on publie. Vous tenez donc un objet cohérent avec sa propre thèse : du vraisemblable industriel, passé au tamis du doute artisanal. Et si un passage se révèle faux, ne blâmez pas l'outil : la faute est à moi, entièrement — c'est même, vous le verrez au fil des chapitres, toute la différence entre nous deux.

La suite dans le livre.

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