Jean-Marc Strauven Restons en contact
Couverture de Réputé vert

Votre mail pèse plus lourd que la lettre qu'il remplace. Le cloud est un bâtiment. Et « dématérialisé » est le mot le mieux payé du secteur.

Douze promesses. Une seule facture, jamais envoyée à celui qui promet.

Le centre de données qui boit l'eau d'une ville en plein désert. La lampe qui consomme dix fois moins et éclaire dix fois plus. Et le panneau solaire, accusé de tous les maux, qui est peut-être le seul innocent de la liste.

Ce qui se dématérialise n'est jamais ce qu'on croit. La facture, elle, change d'adresse : une mine, un lac, un champ d'antennes, ou un rapport annuel. Le numérique n'est pas sale : il est réputé vert, et c'est cette réputation qui coûte cher.

La prochaine promesse verte est déjà imprimée. Demandez la facture.

La bande-annonce

Où le lire

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Les premières pages

Regardez le bas de votre dernier courriel professionnel. Il y a de bonnes chances qu'une ligne s'y trouve, en vert, en petit, parfois précédée d'un arbre : « N'imprimez ce message que si nécessaire. » Vous ne l'avez pas écrite. Personne ne l'a écrite, à vrai dire : elle est arrivée un jour dans une signature, on l'a copiée, elle s'est installée, et depuis une quinzaine d'années elle voyage sous des milliards de messages, en anglais, en français, en néerlandais. Elle demande un geste à celui qui la reçoit — poliment — et elle n'a jamais reçu de réponse. Personne ne sait ce qu'elle a économisé. Combien de feuilles, en quinze ans, sous des milliards de messages ? Personne ne sait non plus ce qu'elle a coûté. Ce livre commence par cette ligne parce qu'elle est le plus petit objet de son sujet, et qu'elle en contient déjà tout.

Prenez-la au mot. Elle pèse cinquante-huit octets. Avec l'arbre en image, cinq cent soixante-six. Un après-midi de juin 2014, un juriste de la ville d'Utrecht l'a envoyée, sous un courriel de travail, à un ministère de La Haye ; dix-huit mois plus tard, une demande de transparence a fait sortir ce courriel des archives. Un photocopieur l'a imprimé, un fonctionnaire a caviardé les noms au feutre, un scanner a repris la feuille, et le Parlement néerlandais a mis le tout en ligne : près de quatre-vingt mille octets d'image grise — septante-neuf mille six cent quatre-vingt-un, exactement — pour porter cinquante-huit octets de prière. La demande de ne pas imprimer a été imprimée, puis scannée, puis publiée. Combien de fois faut-il imprimer une prière de ne pas imprimer ? Elle est toujours là, au bas de la deuxième page, et elle demande encore.

On pourrait en rire et passer. Mais essayez de faire ce que la ligne suggère, c'est-à-dire de compter. Combien coûte un courriel ? En 2010, un livre anglais qui fait autorité répondait quatre grammes de CO2. Dix ans plus tard, le même auteur, dans la même collection, répondait trois dixièmes de gramme. L'agence française de l'environnement a fait le même trajet, et sa réponse d'aujourd'hui est cent fois plus basse que celle qu'elle donnait en 2011. Même objet, mêmes experts, quinze ans d'écart, un facteur cent. Ce n'est pas que le courriel soit devenu vertueux — c'est qu'on a changé ce qu'on comptait, et qu'on a fini par compter mieux.

Entre-temps, en novembre 2019, un fournisseur d'énergie britannique avait calculé qu'un « merci » de moins par jour et par Britannique épargnerait seize mille tonnes de carbone par an ; un an plus tard, des fonctionnaires préparant une conférence sur le climat s'apprêtaient à en faire une recommandation officielle, et l'auteur du chiffre de départ a dû prendre la parole lui-même pour dire que l'empreinte d'un courriel était, je cite, « triviale ». Une chaîne de télévision a rapporté ces seize mille tonnes aux émissions du pays : quatre millièmes de pour cent. Combien de recommandations gouvernementales tiennent sur quatre millièmes de pour cent ?

Voilà la facture numéro zéro. Elle n'est pas cachée — personne ne l'a dissimulée, personne n'a menti — elle est illisible. D'un côté, ce que la ligne verte a économisé : personne ne l'a mesuré, y compris la campagne qui la diffuse, qui l'écrit noir sur blanc. De l'autre, ce que le courriel coûte : entre presque rien et vraiment rien, selon l'année où vous posez la question. Les deux plateaux de la balance sont vides, et l'on a bâti là-dessus quinze ans de signatures, un logiciel, une recommandation gouvernementale et un nombre incalculable de mauvaises consciences. La seule chose que cette ligne déplace avec certitude, c'est la responsabilité : de celui qui écrit vers celui qui lit, de l'écran sur lequel le message est fabriqué vers la feuille sur laquelle il ne sera pas imprimé. Retenez ce mouvement — il revient à chaque chapitre, sans exception.

Ce livre est né d'un agacement, et autant l'avouer d'entrée. Pas contre les technologies qu'on dit propres. Je travaille dans l'informatique depuis plus de vingt ans, je n'ai aucune envie de revenir au papier carbone, et vous verrez que plusieurs des accusés de ce livre repartent libres. L'agacement vise une conversation. Celle qu'on entend partout, dans les publicités, les rapports annuels, les discours et les dîners, et qui répète en boucle les mêmes mots : c'est dématérialisé. C'est dans le cloud. Zéro émission. Neutre en carbone. Ces mots m'agacent, non parce qu'ils mentent — ils ne mentent pas, et c'est bien le problème — mais parce qu'ils sont tous vrais d'une certaine façon et faux d'une autre, et que leur fausseté a une adresse. Chacun d'eux désigne l'endroit où l'on a cessé de compter. Dématérialisé : la feuille a disparu, l'écran et l'usine qui l'a produit sont ailleurs. Dans le cloud : les serveurs sont dans un bâtiment précis, sur une rivière précise, raccordés à une centrale précise, et le bâtiment n'est pas dans le mot. Zéro émission : à l'échappement, dit une note de bas de page. Neutre : sur un registre, quelque part, une écriture annule une autre écriture, et le carbone, lui, reste dans l'air.

Le titre mérite un mot. Pourquoi « réputé » ? Réputé, en droit, signifie « tenu pour tel, quelle que soit la réalité » : le contrat signé est réputé lu, l'absent est réputé consentant, jusqu'à preuve du contraire. Une technologie réputée verte est une technologie dont la couleur a été déclarée avant d'être mesurée, par un mot, une étiquette ou un rapport, et que tout le monde tient pour telle tant que personne ne présente la facture. Ce livre présente la facture. Il est le cinquième volet d'une série qui mesure le même écart, entre ce qu'une chose est réputée être et ce qu'elle est, après un foyer réputé conforme, une machine réputée intelligente, un utilisateur réputé protégé et des techniques réputées coupables ; il se lit seul, et il est le seul de la série à parler de matière : de kilowattheures, de litres, de tonnes, de kilomètres et d'années.

Sa forme découle de son sujet. Puisque le problème est une promesse dont on n'a jamais reçu la note, chaque chapitre est une facture. Douze factures, trois parties. La première, le mot, s'attaque au vocabulaire qui efface la matière : le zéro papier, le cloud, le flux vidéo qui « ne coûte rien », l'intelligence artificielle qui « va sauver le climat ». La deuxième, la matière, suit ce qu'on extrait et qu'on ne voit pas : le téléphone dont le nouveau modèle est plus économe, la voiture zéro émission, le panneau solaire à l'énergie gratuite, l'appareil recyclable. La troisième, le remède, examine ce qui devait réparer et qui rebondit : l'ampoule qui consomme dix fois moins, la réunion à distance, le livre sans arbre, et le mot qui clôt tout, neutre. Chaque facture s'ouvre sur une promesse authentique, citée mot pour mot et datée : une publicité, un rapport, un communiqué, un discours. La promesse parle d'abord ; on la commente ensuite. Chaque facture se ferme sur un relevé, en unités physiques, avec deux questions que personne ne pose : qui paie, et où. Et le relevé se termine par une ligne, toujours la même, parce qu'un livre qui n'ose pas conclure n'est qu'un dossier : vert, oui ; vert, non ; vert, à condition que.

La suite dans le livre.

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Un mail quand il sort, parfois une promotion, jamais plus.

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