Réputée intelligente
Une machine écrit vos courriers. Un patron jure qu’elle remplacera ses équipes. Un président rallume une centrale nucléaire pour…
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La souris est de Xerox. Le téléphone est de Bell. L'ampoule est d'Edison. Et personne ne vous a dit qu'un tribunal, un brevet ou un pli cacheté avait tranché autrement.
Douze inventions réputées nouvelles. Douze recherches d'antériorité, celles qu'un office des brevets mène avant de dire non.
Le fermier qui vaccine sa famille vingt-deux ans avant Jenner. Le Belge qui imagine, à Bruxelles, un réseau où l'on consulte les livres du monde depuis chez soi, un demi-siècle avant le web. Le musée qui s'engage par contrat, contre un dollar, à ne jamais écrire qu'un autre a volé avant les frères Wright. Et la sténographe qui invente le Monopoly pour dénoncer la rente, trente ans avant que la légende n'en fasse le coup de génie d'un chômeur.
Rien n'est nouveau. Et le nom qui reste n'est pas celui qui a trouvé : c'est celui qui est écrit sur la pièce — un brevet, un jugement, un contrat, une loi, ou une boîte.
La prochaine nouveauté est déjà annoncée. Demandez l'antériorité.
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Le 30 avril 1877, un homme de trente-quatre ans entre à l'Académie des sciences, à Paris, avec une enveloppe. Il s'appelle Charles Cros. Il est poète, on le connaît un peu pour ça, et il n'a pas d'argent. Dans l'enveloppe, quelques pages décrivent une machine : une membrane qui vibre quand on lui parle, une pointe fixée à la membrane, une surface qui tourne sous la pointe et garde la trace, puis le même chemin à l'envers pour que la trace redevienne une voix. Il a donné un nom à la machine, le paléophone, la voix du passé, et un titre au procédé, que je recopie parce qu'il dit tout en une ligne : « Procédé d'enregistrement et de reproduction des phénomènes perçus par l'ouïe ». Il n'a pas construit l'appareil. Il n'a pas de quoi. Il ne dépose pas de brevet non plus, un brevet coûte cher, et il fait ce que l'Académie permet à ceux qui ont une idée et pas les moyens de la défendre : il remet l'enveloppe, on la cachette à la cire devant lui, on la date, on la range. C'est ce qu'on appelle un pli cacheté. Il ne prouve pas que la machine marche. Il prouve qu'à cette date, cet homme avait cette idée.
Le pli est ouvert en séance publique le 3 décembre 1877, à la demande de Cros, et lu, et imprimé dans les comptes rendus. Une semaine plus tard, ou deux, les sources hésitent sur le jour, Thomas Edison dépose à Washington un brevet pour une machine à membrane, à pointe et à cylindre tournant, qu'il appelle phonographe. Il l'a construite, lui. Elle marche. Elle a parlé devant des journalistes. Le phonographe est d'Edison, tout le monde le sait, et tout le monde a raison : c'est lui qui l'a fait. Cros mourra onze ans plus tard, sans machine et sans fortune, avec une enveloppe qui dit qu'il avait raison le premier. Personne, ou presque, ne le sait.
Ce livre commence par cette enveloppe parce qu'elle contient déjà tout son sujet : une idée, une date, un cachet, et un autre nom sur l'objet.
Il existe un métier dont c'est le travail d'ouvrir ce genre d'enveloppes. Quand quelqu'un dépose un brevet, à Munich, à La Haye ou à Washington, un examinateur reçoit le dossier et fait une seule chose avant de lire le reste : il cherche si ça existait déjà. Il ne se demande pas si l'invention est belle, ni utile, ni si elle mérite de réussir. Il se demande si elle est nouvelle, et la loi lui dit exactement ce que ce mot veut dire. La Convention sur le brevet européen, à son article 54, tient en deux phrases que je cite mot pour mot, parce qu'elles sont la règle de ce livre :
« Une invention est considérée comme nouvelle si elle n'est pas comprise dans l'état de la technique.
L'état de la technique est constitué par tout ce qui a été rendu accessible au public avant la date de dépôt de la demande de brevet européen par une description écrite ou orale, un usage ou tout autre moyen. »
Lisez la seconde phrase lentement. Tout ce qui a été rendu accessible au public. Par écrit ou de vive voix. Par un usage. Par tout autre moyen. Nulle part il n'est écrit « en Europe », ni « dans les dix dernières années », ni « dans une langue que l'examinateur comprend ». Un traité chinois de 1088 compte. Une conférence devant une société de physique de Francfort, en 1861, compte. Une démonstration à Oxford, un après-midi d'août 1894, compte. Une lettre envoyée d'Andrinople en 1717 compte. Un fermier du Dorset qui, au printemps 1774, gratte le pis d'une vache avec une aiguille et pique le bras de ses deux fils, compte, si quelqu'un l'a su. Et ce que l'examinateur trouve, quand il trouve, porte un nom de métier : une antériorité. Une seule suffit. Devant une antériorité, la nouveauté tombe, et le brevet avec elle, quel que soit le mérite de celui qui l'a demandé.
Ce livre applique ce test, et rien d'autre, à douze inventions que tout le monde connaît et à douze noms que tout le monde connaît avec elles. Le téléphone et Bell. L'ampoule et Edison. La radio et Marconi. Le premier ordinateur. L'imprimerie et Gutenberg. Le vaccin et Jenner. L'avion et les frères Wright. Le web. Le Monopoly. La souris. Le smartphone. La voiture électrique. Pour chacune, il fait ce que fait l'examinateur : il prend la revendication telle qu'elle circule, dans les manuels, sur les plaques, dans les communiqués, il cherche l'état de la technique, il trouve, et il conclut. Douze recherches d'antériorité. J'ai gardé le mot de l'office parce qu'il est exact et parce qu'il est sec.
Le résultat, autant vous le dire d'entrée, est le même douze fois. Il y a toujours une antériorité. Toujours. Parfois elle est belge, et j'avoue que ça m'a fait plaisir : la première voiture à dépasser les cent kilomètres à l'heure était électrique, elle était conduite par un ingénieur de Schaerbeek, et c'était en 1899. Parfois elle dort à Paris : le plus ancien livre imprimé avec des caractères de métal a été fabriqué en Corée, septante-huit ans avant la Bible de Gutenberg, et il est à la Bibliothèque nationale de France depuis 1952. Parfois elle est signée de l'inventeur officiel lui-même, qui la cite dans son propre mémoire, et que personne n'a lu jusque-là. Parfois elle a été payée, en dollars ou en actions, précisément pour qu'on n'en parle plus. Ce n'est donc pas la conclusion de ce livre que rien n'est nouveau. C'est son point de départ, et il est vieux : un auteur qu'on appelle l'Ecclésiaste l'a écrit il y a quelque vingt-trois siècles, et j'ai bien conscience que ce livre-ci a, comme les autres, une antériorité.
Sa conclusion est ailleurs, et elle m'a surpris. Si l'antériorité existe toujours, pourquoi le nom qui reste n'est-il pas celui du premier ? J'ai longtemps cru, comme vous peut-être, à la réponse simple : parce que le second a volé le premier. C'est l'histoire qu'on raconte de la souris d'Apple et du laboratoire de Xerox, et c'est celle par laquelle j'avais prévu de commencer. Elle est fausse, vous verrez pourquoi, et sur douze dossiers il n'y en a qu'un où un juge a écrit le mot « dérivé », c'est-à-dire pris à un autre. Ailleurs, on trouve deux hommes qui travaillent au même problème sans se connaître, un fermier qui ne publie pas, un chômeur qui recopie une copie, un industriel qui rachète un brevet pour l'éteindre, un musée qui achète un avion contre un dollar et une clause. La réponse qui tient, dossier après dossier, est celle-ci : le nom qui reste n'est pas celui qui a trouvé, c'est celui qui est écrit sur la pièce. Un brevet. Un jugement. Un contrat. Une loi. Une boîte en carton. Les noms qu'on retient ne sont pas tombés du ciel, ni sortis de la mémoire des peuples : ils ont été fixés, un par un, par un document qu'on peut ouvrir, et ce livre les ouvre. Un contrat de 1948 interdit au musée national des États-Unis d'écrire qu'un autre a volé avant les Wright, sous peine de rendre l'avion. Une loi de 2013, dans le Connecticut, remplace « les frères Wright » par un autre nom, et le texte imprimé garde l'ancien entre crochets, barré. Un accord confidentiel de 2009 décide qu'une entreprise automobile a cinq fondateurs, dont trois arrivés après sa fondation. Une pierre tombale du Dorset porte le mot « premier » suivi, entre parenthèses, du mot « connu ».
La suite dans le livre.
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