Provenance inconnue
Tome 2
Le mercredi après-midi, elle emmène les deux petits au musée. C’est grand, c’est chauffé, ça ne coûte rien. Elle s’assied devant…
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Simone Van Praet, tome 1
Policier
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Août 1973, Anderlecht. Une femme de trente ans enterre son père, agent de quartier à la retraite, et se retrouve avec vingt-quatre carnets sur les bras.
Dans le dernier, il a tenu pendant un an le registre d’un immeuble où il n’habitait pas : qui monte, qui descend, quelle boîte aux lettres a changé d’étiquette. Personne ne le lui avait demandé.
Au troisième étage, une porte porte le même nom depuis des années — et derrière, l’homme a changé. Ce qui se loue là n’est pas l’appartement. C’est l’adresse.
Elle n’est ni policière ni journaliste. Elle a quatre enfants, un chien qui la traîne tous les jours devant le même café, et aucune qualité pour poser la moindre question.
Elle n’a aucune qualité pour écrire cette lettre. Elle l’écrit quand même.
Premier tome de la série Simone Van Praet, et il se lit seul. Il vient après les trois enquêtes de Joseph Vermeiren, agent de quartier à Forest — Rayé d’office, Aucune mention, Présumé décédé — sans rien leur demander.
Un roman policier belge : les rues, les bâtiments, les lois et les dates sont réels et vérifiés. Les personnages, non : aucun d’eux n’a existé.
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La chambre donnait sur les champs, et les champs, à cette heure-là, ne donnaient plus rien.
C'était l'appartement de ses parents, rue de Neerpede, au deuxième étage d'un immeuble planté au bout d'Anderlecht comme on pose une chose qu'on ne sait pas où mettre. Simone habitait à l'autre bout de la commune, au bord du canal, et il lui avait fallu trois quarts d'heure pour venir. Elle avait laissé les quatre enfants à Roger.
Elle avait ouvert la fenêtre vers onze heures parce qu'on étouffait, et depuis elle entendait tout ce que le mois d'août laisse entendre quand il n'y a personne : les grillons, en nappe, sans interruption ; un chien qui répondait à un autre chien beaucoup plus loin ; l'eau du ruisseau quelque part en bas, qu'on n'entendait pas vraiment mais qu'on savait là. Une fois, très tard, une mobylette passa sur la chaussée et mit un temps invraisemblable à s'éloigner. Le rideau ne bougeait pas. Il n'y avait pas un souffle d'air, et elle avait ouvert pour rien.
Dans l'immeuble aussi, les bruits s'étaient éteints les uns après les autres. La télévision du dessus vers dix heures et demie. L'ascenseur, deux fois, puis plus. À un moment, quelqu'un avait tiré une chasse quelque part au-dessus d'eux, et le tuyau avait chanté dans le mur de la chambre pendant un long moment, et c'était le genre de chose dont on ne s'aperçoit jamais et qu'on n'oublie plus.
Il y avait quatre ans qu'ils étaient là. Quatre ans que son père se levait le matin dans un appartement d'où l'on voyait des cultures maraîchères, un horizon plat et deux rangées de serres, et pas une seule maison dont il aurait pu dire qui l'habitait.
Sur le lit, son père respirait.
Il respirait depuis deux jours de cette façon-là, longue, appliquée, avec un temps d'arrêt au bout de chaque fois, et on avait fini par s'habituer au temps d'arrêt. Les premières heures, chaque silence l'avait fait se redresser sur sa chaise. Maintenant elle comptait. Elle ne l'avait pas décidé, ça s'était mis en place tout seul, et elle savait qu'un silence normal durait quatre, quelquefois cinq.
Sa mère était dans la cuisine. Elle y était depuis le début de la soirée, assise sur la chaise près de la fenêtre, les mains posées à plat sur la toile cirée. Toutes les heures environ, elle se levait, venait sur le pas de la porte, regardait, et repartait rincer quelque chose qui était déjà propre. Vers minuit elle avait apporté un verre d'eau que personne n'avait demandé et que personne ne but.
Simone avait rapproché une chaise. Elle ne savait pas quoi faire de ses mains.
Elle regardait celles de son père, qui dépassaient du drap, posées de chaque côté de lui. C'étaient des mains énormes. Elles l'avaient toujours été. Enfant, elle avait vu cet homme casser des noix dedans, sans casse-noix, en serrant le poing comme on ferme une porte, et rendre les cerneaux entiers ; c'était le seul tour qu'il connaissait et il l'avait fait pour les trois filles, puis pour les petits-enfants, avec la même absence complète de cérémonie. Aujourd'hui elles étaient à plat sur un drap et elles ne pesaient plus rien du tout.
Une fois, vers une heure, la main droite bougea. Les doigts se refermèrent un peu, s'ouvrirent, et ce fut tout. Simone attendit. Elle attendit longtemps, très attentivement, et il ne se passa rien d'autre.
Elle avait apporté un gant de toilette et une soucoupe d'eau, parce que l'infirmière était passée le mardi et avait dit qu'on pouvait humecter les lèvres. Elle le fit trois fois cette nuit-là. C'était la seule chose à faire, ça prenait dix secondes, et entre deux fois il y avait une heure.
Il n'avait rien dit depuis la veille. Le médecin était venu le matin et était reparti sans rien ajouter à ce qu'il avait déjà dit, et ce qu'il avait déjà dit, il l'avait dit à elle et à sa mère dans le couloir, à voix basse, en tenant sa serviette contre lui, pendant que la porte de la chambre restait fermée. Personne, depuis, n'avait prononcé le moindre mot là-dessus. On n'en avait pas parlé le soir, on n'en avait pas parlé la nuit, et on n'en parlerait pas non plus après.
Elle pensa à des choses sans intérêt. Elle pensa qu'il faudrait acheter du pain. Elle pensa que Martine avait besoin de chaussures pour la rentrée et qu'on n'aurait pas le temps d'y aller cette semaine. Elle eut honte, puis elle recommença, parce que la tête fait ce qu'elle veut à trois heures du matin.
Vers trois heures moins le quart, le temps d'arrêt fut plus long que les autres.
Elle compta jusqu'à quatre. Puis jusqu'à six. Puis elle arrêta de compter et se leva sans faire de bruit, comme s'il y avait encore quelqu'un à ne pas réveiller.
Elle resta debout au pied du lit. Elle ne se pencha pas, elle n'appela pas, elle ne toucha rien. Dehors, les grillons continuaient, à qui cela était égal.
Elle regarda longtemps son père, dans une chambre d'appartement au deuxième étage d'un immeuble posé au milieu des champs, à trois heures du matin, un vendredi d'août.
Puis elle alla dans la cuisine et dit à sa mère qu'elle pouvait venir.
Sa mère vint. Elle s'arrêta à un mètre du lit, regarda son mari pendant le temps qu'il faut, s'avança et remonta le drap de quelques centimètres, comme on borde. Elle défroissa le pli avec la paume, deux fois, ce qui ne servait à rien.
— On ne peut pas appeler le docteur maintenant, dit-elle. Il dort.
— Non.
— À sept heures.
Elle alla fermer la fenêtre, puis revint sur ses pas et la rouvrit, et Simone comprit qu'elle non plus ne savait pas quoi faire de ses mains.
C'est tout ce qu'elles se dirent cette nuit-là.
Le lendemain était un vendredi.
Il fallait déclarer le décès dans les vingt-quatre heures, et Simone l'apprit parce que quelqu'un le lui dit — elle ne se rappela jamais qui. La commune avait été fermée le mercredi, pour le quinze août ; elle rouvrait depuis la veille. Elles y allèrent vers dix heures, sa mère et elle, en tram, en descendant vers la ville — les quatre enfants étaient restés à la maison sous la garde de Martine, qui avait onze ans et qui prenait ce genre de choses très au sérieux.
La salle sentait la cire et le papier chaud. Il y avait trois guichets, deux ouverts, et un ventilateur posé par terre qui tournait la tête de gauche à droite et faisait claquer les affiches punaisées au mur chaque fois qu'il passait dessus. Une dizaine de personnes attendaient sur des chaises alignées contre le mur, avec cette patience particulière des gens qui ont pris un numéro.
Elles attendirent vingt-cinq minutes.
À l'autre guichet, un jeune homme d'à peine vingt ans, en chemise, très raide, déclarait une naissance. Il avait apporté trois papiers et il les avait sortis dans le désordre. L'employée dut lui redemander deux fois le prénom, qu'il donna la deuxième fois plus fort que nécessaire, et quand il sortit il tenait le document à deux mains, à plat devant lui, comme un plateau.
La suite dans le livre.
Tome 2
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Tome 3
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