Jean-Marc Strauven Restons en contact
Couverture de Registre clos

Le week-end et les vacances, Simone Van Praet quitte Bruxelles pour une maison achetée dans un village de cent trois habitants. Elle emmène les deux garçons. Son mari reste en ville avec les filles, pour travailler.

Le 1er janvier 1977, la commune est supprimée. Le village perd son bourgmestre, son état civil et son registre. Cent trois personnes sont inscrites ailleurs du jour au lendemain, et les archives partent dans des caisses.

Ce qui s’est passé ici avant la fusion ne se prouve plus nulle part. Le village, lui, se souvient très bien — et pas de la même chose selon la maison où l’on demande.

Elle n’est pas d’ici. Elle vient le vendredi et repart le dimanche. Personne ne lui doit une réponse.

Elle n’est pas d’ici, elle n’a aucune qualité, et elle est la seule à avoir lu ce qui partait.

Troisième et dernier tome de la série Simone Van Praet, après Sans suite et Provenance inconnue. Il se lit seul.

Un roman policier belge : les lieux, les lois et les dates sont réels et vérifiés. Les personnages, non : aucun d’eux n’a existé.

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Les premières pages

La maison avait deux portes, comme toutes celles du village, et depuis le lundi Simone n'en ouvrait qu'une.

Celle de devant donnait sur la rue, c'est-à-dire sur le café. Celle de derrière donnait sur le terrain, qui montait un peu, jusqu'au prunier. On ne l'ouvrait pas. Il n'y avait plus rien à faire sortir le matin, et c'était la première chose qu'elle avait comprise le lundi, à sept heures, debout dans la cuisine avec la main sur la clenche.

La couverture du coffre était pliée sur la chaise près du poêle. Personne ne l'avait rangée. Ce n'était pas qu'on y tenait ; c'était qu'il aurait fallu décider où, et qu'on ne décidait pas ça un lundi.

Ils étaient là depuis le vendredi dix-sept. Roger les avait déposés, avait bu son café debout, et il était reparti dans la nuit par la même route, deux heures et quart, pour être à Bruxelles avant que les filles se couchent. Il reviendrait le vingt-quatre avec elles, pour le réveillon, comme tous les ans. C'était la seule chose de l'année qui ne se discutait pas.

Le village s'appelait Le Mesnil et il tenait dans une pente.

En bas, il y avait la ferme Lardinois, le café-magasin des Lardinois, l'église, la maison de la commune, et leur maison à eux, la troisième après le café. En haut, il y avait les autres. Entre les deux, une rue qui montait, des maisons de pierre grise aux toits d'ardoise, des tas de bois sous des tôles, des portes peintes en vert ou en brun, jamais en autre chose, et de la forêt tout autour, si près qu'on la voyait par toutes les fenêtres — noire le matin, brune à midi, noire le soir. On disait monter et descendre pour dire chez qui on allait, et Simone avait mis deux étés à comprendre que ce n'était pas une indication.

Ça sentait le bois qui brûle, du matin au soir, et sous le bois qui brûle, l'étable. Ça sentait aussi le froid, si le froid a une odeur, et elle pensait que oui : une odeur de fer, celle qu'on a dans la bouche quand on a couru. Le seul bruit régulier était une scie, quelque part vers le haut, qu'on n'entendait plus au bout de deux jours, comme on n'entend plus une pendule.

Cent habitants. On le lui avait dit le premier jour, comme on dit l'altitude.

*

Le samedi, les garçons étaient à la ferme.

C'était Didier qui y avait été le premier, deux étés plus tôt, parce qu'il regardait par-dessus le mur et que le fils Lardinois lui avait dit d'entrer au lieu de regarder. Depuis, il y allait. Il portait des seaux, il balayait, il tenait des choses qu'un homme avait besoin qu'on tienne. On ne le payait pas ; on ne payait pas un enfant. On le nourrissait, ce qui, dans une ferme, revient à beaucoup plus.

Laurent suivait, parce qu'il suivait Didier. On lui donnait un balai à sa taille.

À la ferme on les appelait les Bruxellois. Ce n'était pas dit méchamment. C'était dit comme on dit le grand ou le roux : pour savoir de qui on parle.

Le samedi, ils y avaient dormi. Ça se faisait quand ils étaient là pour longtemps : la vieille Lardinois — la mère du fils, pas l'une des trois sœurs du café, une autre vieille, c'était un village où toutes les femmes de plus de soixante ans s'appelaient la vieille et où l'on savait toujours laquelle — leur faisait un lit dans la chambre du bout, au-dessus de l'étable, où l'on avait chaud par le plancher.

Simone descendit les chercher le dimanche matin.

La cour sentait le fumier et le lait. Elle traversa sur des pavés où l'on avait jeté de la cendre contre le gel, poussa la porte de la cuisine sans frapper, parce qu'on ne frappait pas, et elle les trouva à la grande table, tous les deux, devant des tartines.

Il y avait le beurre de la ferme dans un pot de grès, jaune comme il n'y en avait pas en ville, et la confiture de l'année, rouge sombre, dans un bocal sans étiquette. Les tartines étaient épaisses comme le pouce. Laurent en avait sur les joues. Didier mangeait comme il faisait tout, avec application, et quand il vit sa mère il continua.

— Ils ont bien dormi, dit la vieille. J'ai refait le lit.

Elle l'avait refait, en effet : Simone l'avait vu en passant devant l'escalier, le lit du bout, les draps tirés, l'oreiller retapé, comme dans une chambre où l'on attend quelqu'un. On ne refaisait pas comme ça le lit d'un enfant qui aide. On refaisait comme ça le lit d'un invité.

Elle dit merci. La vieille dit que ce n'était rien, qu'ils étaient sages, et elle ajouta, sans changer de ton, en coupant une autre tartine :

— Votre mari ne vient pas cette semaine.

Ce n'était pas une question. Au Mesnil, rien n'était une question.

— Il vient vendredi, dit Simone. Avec les filles.

— Ah, dit la vieille. Pour le réveillon. C'est bien.

Elle posa la tartine devant Laurent. Sur le mur, au-dessus du poêle, il y avait un calendrier des postes avec une photographie de la Meuse, et une image pieuse, et une carte du village dessinée à la main par un enfant, avec des maisons plus grandes que les autres.

Simone repartit avec les deux garçons, par la cour, par la cendre, et en montant les trois marches de chez elle, elle sentit sur ses enfants l'odeur de la ferme, et elle pensa qu'à Bruxelles on les aurait fait laver, et qu'ici on les avait nourris, et que c'était deux façons de dire la même chose.

*

Le lundi, elle descendit avec Laurent jusqu'à l'étang, parce qu'il faut bien sortir un enfant de cinq ans.

Didier était resté à la ferme. Elle prit la rue vers le bas, et le bas du Mesnil, elle le connaissait par cœur sans jamais l'avoir regardé, comme on connaît un trottoir.

Le café d'abord, avec sa vitre embuée. L'église, en pierre, avec une porte trop grande pour elle. Puis, cent mètres plus loin, la maison de la commune, qui était une maison, ni plus ni moins : une porte au milieu, une fenêtre de chaque côté, et au-dessus de la porte une plaque d'émail bleu qu'elle ne lut pas, parce qu'on ne lit pas les plaques des maisons devant lesquelles on passe pour aller ailleurs. Il y avait de la lumière à la fenêtre de gauche, en plein jour. Quelqu'un travaillait.

Puis la dernière maison, et au-delà la route continuait, plus étroite, entre deux talus, et elle sentit que le village s'arrêtait — non pas parce qu'il n'y avait plus de maisons, mais parce que le bruit de la scie s'arrêtait aussi.

L'étang était là, dans un creux, gris, avec de la glace au bord et de l'eau noire au milieu.

Il y avait trois hommes. Ils pêchaient. Deux d'un côté, à dix pas l'un de l'autre, qui se parlaient ; un troisième en face, seul, qui ne parlait à personne. Ils avaient tous les trois la même canne, le même seau, la même casquette, et Simone comprit, sans que personne le lui explique, qu'il y avait un côté et l'autre.

La suite dans le livre.

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