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Couverture de Présumé décédé

Le 22 mai 1967, l’incendie de l’Innovation fait deux cent cinquante et une victimes. Trois mois plus tard, presque tous les dossiers sont clos : un jugement, une date, une mention en marge d’un acte de naissance.

Joseph Vermeiren n’est plus agent de quartier depuis trois ans. Plus de titre, plus de bureau. Cette nuit-là, pourtant, on lui redonne une plume et une table.

Un nom ne le quitte plus : un comptable de Forest, porté disparu comme tant d’autres — sauf que l’argent qu’il portait, lui, n’est jamais arrivé nulle part.

Sans mandat, avec pour seul outil vingt-six ans d’habitude, Joseph va remonter un fil que personne d’autre n’a le temps de tirer.

On ne sait pas qu’il est mort. Ce n’est pas la même chose.

Un roman policier belge dans la Belgique de 1967. Les rues, les bâtiments, les lois et les dates sont réels et vérifiés. Les personnages, non : aucun d’eux n’a existé.

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Les premières pages

Il était deux heures et quart, et Joseph Vermeiren n'avait rien à faire avant le soir.

Ça durait depuis trois ans, et il ne s'y était toujours pas fait tout à fait. Il gardait le petit carnet dans la poche intérieure de son veston, par habitude, comme il l'avait gardé vingt-six ans durant, et il n'y écrivait plus rien depuis 1964, sauf, de loin en loin, la date d'un mariage ou celle d'un anniversaire qu'il craignait d'oublier.

Il était assis sur le pas de sa porte, rue de Liège, en bras de chemise parce qu'il faisait doux, et il regardait passer les gens qu'il connaissait tous, sans plus avoir rien à leur demander.

C'était un lundi ordinaire, du genre qui n'a pas de nom dans le calendrier et qui ne laisse rien derrière lui. Sa femme faisait des confitures dans la cuisine, parce que les fraises du jardin de sa sœur étaient mûres toutes en même temps et qu'il fallait bien s'en occuper avant qu'elles ne tournent. Sa deuxième fille, mariée depuis deux ans à un ouvrier imprimeur de la rue Pieter, devait passer dans la soirée avec l'enfant, comme presque tous les lundis, et Joseph, en l'attendant, comptait déjà les heures qui le séparaient de ce moment-là, parce que c'était, depuis un an, la meilleure heure de sa semaine.

Il avait passé la matinée à ne rien faire de précis : un peu de jardinage, une commission pour le boulanger, une partie de dames avec un ancien collègue du greffe qui s'y était fait, disait-il, beaucoup plus vite que Joseph.

Ce fut un retraité de la brasserie, un homme qu'il voyait passer deux fois par jour depuis vingt ans, qui passa le premier avec une figure qui ne lui ressemblait pas.

— Ils disent qu'il y a le feu à Bruxelles, dit-il, sans s'arrêter vraiment, en marchant plus vite que son âge ne le lui permettait d'habitude. Un grand magasin. Ça vient de prendre, à ce qu'on dit.

— Lequel ?

— L'Innovation. Rue Neuve.

Joseph connaissait l'Innovation comme tout le monde connaissait l'Innovation : de loin, par ouï-dire, par les vitrines qu'on regardait sans y entrer, par la quinzaine américaine dont sa deuxième fille avait parlé la semaine d'avant en feuilletant un prospectus. Il ne connaissait personne qui y travaillait. Il n'y pensa pas davantage.

Puis un autre passa, puis une femme avec un cabas vide qu'elle n'avait pas rempli, puis deux gamins qui couraient sans raison apparente, simplement parce que d'autres couraient devant eux, et Joseph comprit à la vitesse à laquelle la rue se remplissait que ce n'était pas un feu comme les autres.

Il n'avait plus de radio dans la cuisine — celle qui y était avait rendu l'âme en mars et il ne l'avait pas remplacée, faute d'en avoir vraiment besoin. Il alla chez le voisin, qui en avait une, et qui la sortait déjà sur le rebord de la fenêtre, posée sur un torchon, le poste allumé et le son poussé, parce qu'il y avait sur le trottoir six ou sept personnes debout à écouter, la tête un peu penchée, comme on écoute à la messe quand on n'est pas sûr d'avoir bien entendu.

La voix, à la radio, ne savait pas grand-chose non plus. Elle répétait qu'un incendie s'était déclaré rue Neuve au début de l'après-midi, qu'il avait pris des proportions considérables, que les pompiers de plusieurs communes avaient été appelés en renfort, et qu'on ignorait encore le nombre de victimes. Elle le répétait, minute après minute, avec les mêmes mots, ce qui en disait plus long que n'importe quel mot nouveau n'aurait pu le dire.

Les femmes sortirent sur le pas des portes, les unes après les autres, dans tout le bas de la rue, sans se concerter, comme un temps qui change. Certaines avaient un fils, un mari, un frère qui travaillait en ville — au Priba d'à côté, dans une banque, dans un des petits commerces de la rue Neuve — et elles restaient là, les bras croisés sur le tablier, à regarder dans la direction du centre comme si on pouvait voir Bruxelles depuis Forest.

Vers quatre heures, les premières familles se mirent en marche à pied vers le haut de la commune, en direction du tram, pour aller voir, pour aller savoir, pour se planter devant un cordon de police et attendre qu'un nom sorte. Joseph les regarda passer sans les suivre. Il n'avait plus de raison d'aller où que ce soit. C'était la première fois que Forest connaissait une catastrophe sans que ce fût, pour lui, l'affaire de quiconque.

Le vent venait du haut, ce jour-là, et il apportait l'odeur de la brasserie comme tous les lundis, sucrée, épaisse, une odeur de pain chaud et de malt qui collait au fond de la gorge. Elle ne changea pas de la journée. Ce fut peut-être ce qu'il y eut de plus étrange : que rien, dans l'air du quartier, n'indiquât quoi que ce fût.

Le soir tomba sans que la rumeur faiblisse. Au contraire, elle enflait, changeait de forme d'heure en heure : on avait d'abord parlé d'une dizaine de morts, puis de personne ne savait plus combien, puis de trois cents peut-être, et ce chiffre-là, personne ne le tenait de la même source que le voisin, et personne n'aurait su dire s'il fallait y croire. Les chiffres montaient plus vite que les faits.

C'est à ce moment-là qu'on ramena Yvonne Van Praet.

Une voiture s'arrêta au coin de la rue Pieter, une voiture qui n'était pas de la rue, et deux hommes en descendirent, en soutenant entre eux une femme qui marchait mais qui marchait mal, une couverture sur les épaules par-dessus une robe qui n'était plus tout à fait entière. Des portes s'ouvrirent. Une voisine, en face, sortit en courant, en criant un prénom.

Joseph, qui était sorti lui aussi, entendit assez de bribes pour comprendre l'essentiel, et l'essentiel tenait en peu de mots : Yvonne était allée en ville l'après-midi, pour une course, du côté de la rue Neuve ; elle avait sauté d'une hauteur, on ne savait pas encore laquelle au juste, pour échapper à la fumée ; on l'avait rattrapée, ou presque, ou elle avait eu de la chance, cela dépendait de qui racontait ; elle était vivante.

Yvonne Van Praet. La mère de son gendre. La grand-mère, depuis un an, de l'enfant qui viendrait dans la soirée avec sa deuxième fille, comme tous les lundis. Joseph le pensa d'un seul coup, en la voyant passer, sans que rien dans son visage à lui ne le montre.

Elle ne dit rien en passant devant chez lui. Elle regardait devant elle, très droite entre les deux hommes qui la portaient presque, avec sur le visage une expression que Joseph ne sut pas nommer sur le moment, et qu'il n'oublierait pas.

Sa fille ne vint pas ce soir-là avec l'enfant. Elle envoya un mot par un gamin du quartier, disant qu'elle restait auprès de sa belle-mère, et Joseph comprit, en lisant ce mot debout sur son propre seuil, que la meilleure heure de sa semaine venait de lui être retirée sans que ce fût la faute de personne.

Il resta un long moment debout sur le trottoir, les mains dans les poches, après que la porte des Van Praet se fut refermée.

La suite dans le livre.

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