Jean-Marc Strauven Restons en contact
Couverture de Domicile inconnu

Forest, 1984. Laurent a douze ans. Il habite avec sa mère et son frère une maison où son père n’habite plus, et c’est lui qui tient le cahier de la caisse de classe, parce qu’il ne se trompe jamais.

Un matin de janvier, il compte vingt-six noms dans son cahier et vingt-cinq sur la liste que l’instituteur lui rend. Le garçon qui manque était là la semaine passée. On dit qu’il est parti, et le mot ferme la porte.

Ses parents séparés se le renvoient depuis des années, personne n’a jamais écrit où il dort, et un jour il n’est plus inscrit nulle part. Personne n’a rien fait de mal.

Laurent n’a ni téléphone ni voiture. Il a un cartable, un cahier, et une question qu’il ne sait pas poser.

Premier tome de la série Laurent Van Praet, après les trilogies Joseph Vermeiren et Simone Van Praet. Il se lit seul.

La bande-annonce

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Les premières pages

De chez nous à l'école, il y avait neuf cent quarante pas. Neuf cent quarante quand le trottoir était sec, et plus quand il avait neigé, parce qu'on fait des petits pas dans la neige sans le vouloir. Je les comptais tous les matins. Pas pour savoir : je savais. Je les comptais parce qu'on ne peut pas s'empêcher de compter quelque chose qu'on a déjà compté une fois.

Ce matin-là, en janvier, il y en avait eu neuf cent cinquante-deux. Le trottoir de la rue du Vignoble était gelé devant les garages et j'avais fait des petits pas sans le vouloir.

Maman était partie avant nous. Elle partait toujours avant nous depuis qu'elle travaillait, et elle laissait les tartines sur la table dans deux papiers d'aluminium, avec le prénom écrit au bic dessus, D et L, comme si on pouvait se tromper. On ne se trompait pas. Celles de Didier étaient plus grosses.

Didier partait après elle et avant moi. Son école n'était pas de notre côté. Il prenait le tram avec un sac où il y avait sa veste blanche pliée et ses couteaux dans un rouleau de tissu, parce qu'à son école on apprenait à faire à manger, et qu'il fallait ses propres couteaux. Il avait quinze ans. Il fermait la porte sans dire au revoir, pas méchamment — il ne pensait plus qu'il y avait quelqu'un derrière.

Alors je restais seul dans l'appartement pendant dix minutes, et j'aimais bien ça. Je faisais le tour. La chambre de maman, qui était petite, avec le lit fait au carré. Notre chambre, avec les deux lits, celui de Didier contre le mur et le mien sous la fenêtre. Le salon où on mangeait, la cuisine, la salle de bain qu'on ne pouvait pas ouvrir en grand parce que la porte tapait dans le lavabo. Je vérifiais que le gaz était fermé. Il était toujours fermé. Je vérifiais quand même, et puis je prenais mon cartable et la clé sous le paillasson pour la remettre sous le paillasson, et je descendais.

Neuf cent cinquante-deux.

*

L'école était sur la place, à côté de l'église. On disait « l'école de la place », tout le monde le disait, même les gens qui n'y allaient pas.

Monsieur Deschamps nous faisait entrer par rang de deux. Il y avait vingt-six élèves en sixième, treize rangs, et c'était moi qui savais ça avant lui, parce que c'était moi qui tenais le cahier.

Le cahier, c'était un cahier de brouillon ordinaire, avec une couverture bleue et une étiquette où j'avais écrit CAISSE en majuscules et en dessous 6e A, et monsieur Deschamps me l'avait donné en septembre. Il avait dit, devant tout le monde : « Van Praet, tu compteras. » Il n'avait pas dit pourquoi. Je crois que c'était à cause du problème du robinet, en octobre de l'année d'avant, où tout le monde avait trouvé trente-six et où j'avais trouvé trente-quatre, et où c'était trente-quatre.

Dans le cahier il y avait la liste des noms, dans l'ordre de l'appel, et des colonnes. Une colonne par lundi. Tous les lundis on payait la soupe de midi pour la semaine, et depuis Noël on payait aussi une pièce en plus pour le voyage de fin d'année, dont on ne savait pas encore où il irait. Je mettais les pièces dans une boîte en fer qui avait contenu des biscuits, j'écrivais le chiffre dans la colonne, et le vendredi je donnais la boîte à monsieur Deschamps avec le total en bas de la page. Il ne recomptait pas. C'est ça, je crois, que ça veut dire, quand on vous confie quelque chose : l'autre ne recompte pas.

Les jumeaux étaient la seule difficulté. Éric et David Willems, qui étaient assis l'un derrière l'autre parce que monsieur Deschamps n'avait pas voulu les mettre côte à côte. Tous les lundis il y en avait un qui venait payer pour les deux, avec un billet de cent francs, et monsieur Deschamps écrivait « Willems » sur son propre papier, sans prénom, comme s'ils étaient une seule personne qui payait double. Moi j'écrivais Éric sur la ligne d'Éric et David sur la ligne de David, et je demandais lequel avait apporté le billet, et je mettais une petite croix devant celui-là. Personne d'autre ne les distinguait. Éric avait une dent un peu tournée, en haut à gauche, et David se mordait la lèvre quand il réfléchissait. Ce n'était pas difficile. C'était juste que les gens ne regardaient pas.

Et puis il y avait Pascal Bracke.

Pascal Bracke était deux bancs plus loin que moi, sur la rangée de la fenêtre. Il ne payait jamais le lundi. Il payait le jeudi, ou le vendredi, ou le lundi d'après avec deux semaines d'un coup, et il ne venait pas à mon banc : il posait les pièces sur le coin de mon pupitre en passant pour aller tailler son crayon, sans rien dire, et je devais deviner que c'était pour la soupe. Je ne me trompais pas. J'écrivais le chiffre dans sa colonne, en décalé, avec la date à côté en tout petit pour qu'on sache que ce n'était pas le lundi.

Il n'était pas sale et il n'était pas bête. Il était moyen. Il avait un anorak bleu marine qui avait été à quelqu'un de plus grand, et des cahiers avec des couvertures qui ne correspondaient pas aux matières. Personne ne lui parlait beaucoup, mais personne ne l'embêtait non plus. Il était comme un banc vide sur lequel quelqu'un serait assis.

À quatre heures, on sortait sur la place, et tout le monde partait dans une direction. Ceux de la rue Saint-Denis vers le haut, ceux du Vignoble et de chez nous vers la droite, les jumeaux avec leur mère qui venait les chercher en voiture. Pascal Bracke descendait en bas de la place, du côté où il n'y avait rien, et il ne se retournait pas. Je l'avais remarqué en septembre. Je l'avais remarqué de la même manière que je remarquais que la boulangère rendait la monnaie de la main gauche : parce que c'était comme ça, et que c'était toujours comme ça.

*

Le mercredi après-midi et les jours où il ne pleuvait pas trop, on montait au parc Duden.

Ce n'était pas loin, mais c'était en montée, et on arrivait en haut essoufflés avec le ballon sous le bras. Le terrain de foot était derrière les arbres, un rectangle de terre avec de l'herbe sur les bords, et deux buts sans filet dont l'un penchait. Les grands jouaient d'abord. Les grands, c'était Didier et ceux de son âge, qui avaient des vraies chaussures et qui criaient. On attendait sur le talus, Thierry, les jumeaux, deux ou trois autres et moi, et quand ils allaient s'asseoir pour fumer une cigarette à quatre, le terrain était à nous.

Didier ne me regardait pas quand il jouait. Il ne faisait pas exprès. Sur le terrain, j'étais un petit parmi les petits, et il ne comptait pas les petits.

Le tennis, c'était plus haut, deux terrains avec un grillage, et on n'y avait droit que quand les grands en avaient fini, avec les raquettes qu'ils laissaient posées contre le grillage. On ne jouait pas vraiment au tennis. On faisait passer la balle au-dessus du filet le plus de fois possible, et je comptais à voix haute, et Thierry disait que je trichais parce que je comptais trop vite.

La suite dans le livre.

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