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Roosdaal, 2026. Laurent Van Praet a cinquante-quatre ans, sa mère quatre-vingt-trois, et il vient de s’apercevoir qu’il ne sait rien d’elle. Il descend du grenier un carton qu’elle lui a donné il y a des années.

Dedans : vingt-quatre carnets d’agent de quartier, et un cahier d’écolier à deux colonnes qu’il met un moment à reconnaître comme le sien.

Sa fille le lit avant lui, compte les noms, en trouve un qui ne mène nulle part. Ce garçon avait son âge. Il tape le nom pour en finir en deux minutes.

Alors il vérifie les carnets de son grand-père. Puis les histoires que sa mère raconte. Rien ne se confirme nulle part, et il n’y a plus une seule porte où aller sonner.

Dernier tome de la série Laurent Van Praet, et neuvième roman du cycle. Il se lit seul.

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Les premières pages

Ma mère a eu quatre-vingt-trois ans le trois mars, et c'est ce jour-là, à table, en la regardant couper son gâteau avec le côté de la fourchette parce qu'elle a toujours coupé son gâteau avec le côté de la fourchette, que je me suis aperçu que je ne savais rien d'elle.

Rien. Je savais son âge, parce que je venais de le dire à voix haute avec les autres. Je savais la rue où elle habitait à Halle depuis presque quarante ans, avec Rik. Je savais qu'elle avait été caissière, parce que j'avais été caissier à côté d'elle une année, il y a longtemps. Je savais qu'elle avait eu un père agent de quartier à Forest, mort quand j'avais un an, et une mère au treizième étage d'un building d'Anderlecht, morte quand j'avais vingt-cinq ans. Je savais qu'elle avait élevé quatre enfants, eu un divorce et un chien.

Et c'était tout. C'était une fiche. Nom, date, adresse, profession, situation de famille. Ce qu'on met dans une base. J'avais passé trente ans de ma vie à déplacer des fiches comme celle-là d'un système à un autre, et à vérifier qu'il n'en manquait aucune — et il n'en manquait aucune, et je ne savais rien de ma mère.

Je le dis comme ça s'est passé : je l'ai regardée couper son gâteau, j'ai pensé « je ne sais rien », et j'ai eu peur. Pas pour elle. Elle allait bien. Elle coupait son gâteau. J'ai eu peur pour la fiche.

*

On habite Roosdaal depuis dix ans. Pamel, exactement — Roosdaal est le nom de la commune et il n'y a pas de village qui s'appelle comme ça, c'est un nom fait pour l'administration, en 1965, quand on a collé trois villages ensemble — un quatrième en 1977. Une maison avec un jardin qui donne sur des champs, à vingt-six kilomètres de Bruxelles par la chaussée de Ninove, dans un pays de collines et de haies qu'on appelle le Pajottenland et où tout le monde dit bonjour dans une langue qui n'est pas celle de la maison. On y est venus pour le jardin. On y est restés pour Louise, qui y a appris à marcher et qui y va à l'école, dans cette langue-là, et qui la parle mieux que moi, et qui me corrige.

Corinne travaille à Bruxelles trois jours par semaine et chez nous les deux autres. Moi, je travaille chez nous, dans une pièce à l'étage, avec deux écrans, et ce que je fais est difficile à expliquer à table : je prends les données d'un endroit, et je les mets dans un autre, et je vérifie que ce qui est arrivé est bien ce qui est parti. Des administrations, des hôpitaux, des compagnies. Trente ans. On m'appelle quand un vieux système doit mourir et qu'un nouveau doit hériter de tout ce qu'il contenait sans rien perdre. Je suis, si on veut, celui qui compte avant et après le déménagement.

Je ne l'ai jamais dit à ma mère comme ça. Elle dit « il est dans les ordinateurs ». C'est vrai aussi.

*

Le carton était au grenier. Je savais qu'il y était. Je savais depuis dix ans, depuis le déménagement, et depuis plus longtemps encore, depuis le jour où ma mère me l'avait donné, à Halle, dans le couloir, en disant « ça, c'est à toi, je fais de la place ». Je l'avais mis dans la voiture. Puis dans une cave. Puis dans un autre grenier. Puis dans celui-ci. Je ne l'avais jamais ouvert. On n'ouvre pas ce qui est à soi ; on le range.

Je suis monté un samedi de mars, après le gâteau, avec l'idée que j'allais écrire quelque chose. Je ne savais pas quoi. Quelque chose sur elle, sur eux, avant qu'il n'y ait plus personne à qui demander — et puisque je ne savais pas quoi demander, j'allais commencer par ce qu'il y avait dans un carton.

C'était un carton de déménagement ordinaire, brun, fermé au papier collant, et sur le côté, au feutre, en majuscules, d'une écriture que j'ai mis un moment à reconnaître parce que c'était la mienne avec quarante ans de moins : LAURENT. CAHIERS.

J'ai coupé le papier collant avec ma clé de voiture.

*

Il y avait d'abord une odeur. Pas mauvaise : une odeur de cave, de papier qui a été mouillé une fois et qui a séché, une odeur de chose ancienne qui n'a plus rien à dire depuis longtemps.

Et puis les carnets.

Vingt-quatre. Je les ai comptés avant de les toucher, c'est plus fort que moi. Des carnets à couverture noire, en toile, de la taille d'une main, gonflés, ondulés sur les bords comme des choses qui ont bu, rangés debout dans le carton en deux rangées, avec, au dos, une année écrite à l'encre violette. Trente-huit. Trente-neuf. Puis quarante-cinq. Puis toutes les années jusqu'à soixante-quatre. Puis soixante-sept, tout seul. Et le dernier, sans année au dos. J'ai vu le trou entre trente-neuf et quarante-cinq, et l'autre entre soixante-quatre et soixante-sept, et je les ai vus comme on voit des trous dans une série de données : tout de suite, avant de savoir ce que c'est.

Sous les carnets, à plat, un cahier d'école à couverture verte, de ceux qu'on achetait par six en septembre. Une écriture de femme, serrée, en colonnes. Des heures. Des noms. Des tirets. Et sur une page, seul, en haut à gauche, un mot : Inscrit.

À côté, une chemise cartonnée bleue, fermée par un élastique qui s'est cassé quand je l'ai touché. Dedans, des papiers, des dizaines, rangés par date, des papiers à en-tête, à cachet, des convocations, des rendez-vous, et au dos de chacun, de la même écriture serrée que dans le cahier vert, une ligne : ce qu'on avait demandé, et ce qu'on avait répondu. Sur le premier, en haut, le nom de mon frère.

Et tout au fond, sous tout ça, deux cahiers à moi. Un, à couverture orange, avec deux colonnes tracées à la règle sur chaque page, ÉCRIT à gauche, VRAI à droite, et presque rien dedans. L'autre, plus vieux, un cahier de classe, avec des dictées, et à la fin, sur deux pages, une liste de noms et d'adresses recopiée en vingt-sept écritures différentes, comme si vingt-sept enfants étaient passés au tableau l'un après l'autre.

Je me suis assis par terre dans le grenier, avec le carton entre les jambes, et je n'ai rien reconnu.

Je veux dire : je savais ce que c'était. Les carnets de mon grand-père. Le cahier de ma mère. Le dossier de mon frère. Mes cahiers. Je pouvais le dire. Mais je ne me souvenais de rien. Pas d'avoir écrit ÉCRIT et VRAI à la règle. Pas de la liste de vingt-sept adresses. Pas d'avoir mis tout ça dans un carton et d'avoir écrit LAURENT dessus. J'avais douze ans et c'était moi, et c'était quelqu'un que je ne connaissais pas mieux que ma mère.

*

Corinne est montée voir ce que je faisais. Elle a regardé le carton, elle a regardé mes mains, qui étaient grises de poussière, et elle a dit :

« C'est ça, ton livre ?

— Je ne sais pas. C'est ce qu'il y a.

La suite dans le livre.

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