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Personne ne répond

L'Envers, tome 2

Roman ado

Tome 2 : un collège entier qui se tait devant un seul élève.

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IL SUFFIRAIT QUE QUELQU’UN LUI RÉPONDE.

Personne ne parle à Sacha. Quand il pose une question, personne ne répond ; quand il s’assoit, on se lève. Ça a commencé par une blague sur sa capuche, en septembre, et ça s’est répandu à tout un collège.

Il n’y a pas de coups, pas de messages, rien à montrer à un adulte. S’il allait dire « personne ne me parle », la réponse honnête serait « on n’est pas obligés ».

Léna découvre un Tu qui marche — le premier en trois cents ans de Registres. Il est assis sur les épaules de son ami, et trois cents élèves le voient tous les jours sans rien dire.

Pour la première fois, le silence appartient à quelqu’un de son âge. Pour la première fois, elle pourrait le forcer à parler. Et c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire.

L’ENVERS, tome 2 — une saga fantastique en six tomes, dès 13 ans.

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Les premières pages

Sa maison était guérie et Léna ne savait pas quoi en faire.

C'est une chose dont personne ne parle jamais. On raconte les gens qui se battent, on raconte le jour où ça s'arrange, et puis on s'arrête là, et on laisse croire qu'après il n'y a plus qu'à vivre.

Personne ne dit qu'après, il faut réapprendre la maison.

Le radiateur du palier avait été purgé le 12 mars. Le couloir du bas était à la même température que le reste, depuis février, et Léna descendait encore l'escalier en préparant ses épaules — ce petit raidissement des trapèzes qu'on fait avant d'entrer dans une pièce froide — et chaque soir son corps se trompait, et chaque soir elle avait une seconde de vertige à ne pas trouver le froid.

Trois mois. Le corps met plus longtemps que la tête.

Ce jeudi-là, le 16 avril, elle a été la dernière à descendre et il y avait du bruit dans la cuisine.

Pas de la conversation : du bruit. Son frère qui raconte quelque chose trop fort, sa mère qui répond en même temps, la radio, une chaise qu'on racle.

Elle s'est arrêtée dans le couloir pour écouter, comme une idiote.

— …et Malik il a dit que si, et moi j'ai dit que non, et le prof il a dit qu'on avait tous les deux tort.

— Ça, c'est un prof qui veut la paix, a dit leur père.

Léna est restée contre le mur.

Son père faisait des phrases. Pas trois — des phrases. Depuis février il en faisait entre quinze et quarante par repas, elle les avait comptées pendant trois semaines avant de s'arrêter de compter, ce qui avait été plus difficile qu'elle ne l'aurait cru.

Elle est entrée.

— Tu manges avec nous ou tu comptes rester debout ? a dit sa mère.

C'était la blague de la maison depuis février. Elle datait d'un soir de crêpes en décembre et personne d'autre que Léna ne savait pourquoi elle existait.

— Je mange.

Voilà à quoi ressemble une famille réparée, pour ceux que ça intéresse.

Théo a neuf ans depuis le 3 avril. Il dort dans la grande chambre de gauche, sans veilleuse, la porte fermée. Il a recommencé le foot. Il a repris six centimètres et quatre kilos en trois mois et il mange comme un chien.

Mara travaille toujours à la pharmacie du haut. Elle fait tourner la machine une fois par jour au lieu de deux. Elle parle encore du platane de l'église, mais maintenant c'est pour de vrai — parce que la commune va vraiment l'abattre, et que ça l'énerve vraiment.

Et Simon Falk répare des chaudières, et le mardi il va au collège s'occuper de celle du bâtiment C, qui est foutue et qui va coûter une fortune à la commune, et il y reste plus longtemps qu'il ne faudrait.

Personne ne parle du funiculaire à table. Ce n'est pas un silence : il n'y a plus rien à dire dessus, c'est tout. Les choses qu'on a dites une fois n'ont pas besoin d'être redites tous les soirs.

Léna avait vérifié, au début. Deux fois par semaine, en février, elle posait une question de rien du tout — tu as vu Kessler, cette semaine ? — juste pour voir si la porte s'ouvrait encore.

Elle s'ouvrait à chaque fois. Elle a arrêté de vérifier en mars.

À neuf heures moins dix, elle est montée mettre sa parka.

Sa chambre, c'est toujours la petite du fond. Théo la lui a redemandée trois fois en avril et elle a dit non trois fois, et il a fini par laisser tomber en la traitant de radine, ce qui était mérité et ce qu'elle a accepté sans se défendre.

Il y fait tiède, maintenant. Il y a un poster de je ne sais plus quoi sur le mur de gauche, mis là exprès, à l'endroit où la cloison passait.

Et de la fenêtre, on voit la Tête Noire en entier.

Léna l'a regardée trente secondes, comme tous les soirs, et elle est descendue.

— Je sors, elle a dit.

— À onze heures, a dit sa mère.

— Minuit.

— Onze heures et demie.

Ça aussi c'était neuf. En novembre, elle sortait par la porte en retenant le joint pour qu'il ne fasse pas son bruit de succion. En avril, elle négociait un horaire.

Elle avait fini par leur dire, en mars, une version de la chose : qu'elle voyait des trucs, que Basile et Sacha aussi, qu'ils faisaient des rondes la nuit. Elle avait préparé quarante minutes d'explications.

Son père avait écouté douze secondes et il avait dit : je sais.

Puis il avait dit : moi c'était les usines. On appelait ça autrement.

Et il n'avait rien pu ajouter, parce qu'il ne se souvenait de rien d'autre, et Léna avait vu passer sur sa figure la chose la plus étrange de tout l'hiver : un homme de trente-sept ans qui cherche un mot dans une pièce vide.

Basile l'attendait à l'angle de la rue des Fondeurs, comme les mardis et les jeudis depuis six mois.

Il avait le sac sur l'épaule et la lampe frontale autour du poignet, et il a dit ce qu'il dit toujours :

— Il est neuf heures onze.

— Bonsoir aussi.

— On avait dit neuf heures.

— On avait dit « après neuf heures ».

— Ce n'est pas la même chose, il a dit, et il est parti devant.

Basile Cordier a quatorze ans et il porte les Registres depuis le 5 février. Ça fait deux mois et demi. Il a maigri, il a grandi de quatre centimètres, et il a pris une manie qu'Ilka n'avait pas : il annonce l'heure.

Léna sait pourquoi. Elle ne le lui a jamais dit. Il annonce l'heure parce qu'Ilka annonçait les hauteurs, et qu'il faut bien que quelqu'un annonce quelque chose, sinon on est juste trois gamins qui marchent dans le noir.

Sacha les a rejoints à la fontaine.

Il fait ça depuis toujours : il n'arrive pas, il est là. On tourne la tête et il est à trois mètres, capuche relevée, les mains dans les poches.

— Salut, a dit Léna.

— Salut.

C'est tout ce qu'il a dit, et c'était normal, et personne n'a trouvé ça étrange.

Il faut s'arrêter une seconde sur ce point, parce que c'est le cœur de tout ce qui va suivre et parce que Léna a mis des années à se le pardonner.

Sacha Meunier ne parle pas. C'est sa caractéristique. Depuis le premier soir d'octobre où il s'est accroupi à côté d'elle dans la rue du Pont pour regarder son épaule gauche, il a dit peut-être trois cents phrases en tout. Il répond à côté de la question posée. Il regarde toujours autre chose que ce qu'on regarde. Quand on lui demande comment il va, il dit quelque chose sur le temps.

C'est ce qu'il est. Tout le monde le sait. On ne s'inquiète pas d'un poisson qui ne parle pas.

Alors quand un garçon dont la caractéristique est de ne rien dire arrête de dire quelque chose, il n'y a strictement rien à remarquer.

La tournée du jeudi fait cinq kilomètres et ils la connaissent par cœur.

La suite dans le livre.

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