Jean-Marc Strauven Restons en contact
Couverture de Zone sinistrée

Cinq ans après la crue, la rue du Bief a deux côtés : les maisons refaites, et celles que la commune a rachetées pour les démolir — panneaux vissés sur les fenêtres, gardées exactement comme la pire nuit de leur vie.

Théo, douze ans, voit une lumière au premier étage de la maison Collard. Une maison sans compteur, sans électricité, sans personne. Depuis cinq ans.

Les gamins de la vallée connaissent la légende : quand il pleut assez fort, ceux que l’eau a pris remontent chercher leur maison. Il y a trois règles, et Théo vient d’enfreindre la troisième.

Élias, le seul de la bande à n’y pas croire, a raison sur toute la ligne : il n’y a pas de fantôme. Ce qui vit derrière les panneaux est bien pire.

Les morts ne ferment pas les portes.

Un roman d’horreur dans la vallée de la Vesdre, cinq ans après les inondations de juillet 2021. La crue, ses dates et ses chiffres sont réels et vérifiés. La rue du Bief, ses maisons et tous les personnages, non : aucun d’eux n’a existé.

La bande-annonce

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Les premières pages

La rue du Bief a deux côtés, comme toutes les rues. Sauf que chez nous, ça veut dire autre chose.

Du côté des numéros pairs, il y a nos maisons. Elles ont des rideaux, des poubelles le mardi, des boîtes aux lettres avec des noms dessus. La nôtre est au 14. Elle a été refaite deux fois : une fois par l'eau, dans le mauvais sens, et une fois par mon père, dans le bon. Quand on est dans la cuisine et qu'on sait où regarder, on voit encore la ligne sous la peinture, à un mètre quatre-vingts, l'endroit exact où l'eau s'est dit que ça suffisait. Mon père a repeint par-dessus trois fois. La ligne revient. Pas vite, pas fort. Elle revient, c'est tout, comme quelque chose qui sait qu'il est chez lui.

Du côté des numéros impairs, il y a les mortes.

On ne les appelle pas comme ça devant les adultes. Devant les adultes, on dit « les maisons rachetées », parce que c'est la commune qui les a achetées, une par une, pour les démolir un jour, quand tout le monde sera d'accord sur tout, c'est-à-dire jamais d'après mon père. Onze maisons en enfilade, du 3 au 23. Elles ont des panneaux de bois vissés à la place des fenêtres, des orties qui montent des caves par les soupiraux, et juste au-dessus des panneaux, à la même hauteur que dans notre cuisine, le trait.

Le trait, c'est la boue de la Vesdre. Il fait le tour de la vallée sans s'arrêter, sur les briques, sur les crépis, sur les portes des garages : une décoloration brune, droite comme un niveau de maçon, à un mètre quatre-vingts du sol. Côté vivant, les gens l'ont fait sabler, repeint, recouvert. Côté mort, personne n'a rien recouvert du tout. Alors quand on descend la rue à vélo, le trait clignote : effacé, visible, effacé, visible. Norah dit que c'est la rue qui cligne d'un œil. Norah dit des trucs comme ça et après c'est nous qui dormons mal.

Il y a une chose qu'on ne sait pas si on n'a pas grandi en face : les mortes ne sont pas silencieuses. Elles ont chacune leur bruit, et on les reconnaît comme on reconnaît des voix. Le 3 a des pigeons plein le grenier et ça roucoule là-dedans du matin au soir, un bruit de tuyauterie molle. Le 11 a un panneau de tôle au lieu du bois et dès qu'il y a trois kilomètres-heure de vent, il frissonne, un grésillement de couvercle de casserole. Le 17 goutte, même en août, même sans pluie, on n'a jamais su d'où. Et le 9 — la maison Collard, celle d'en face de ma chambre — le 9 a sa gouttière.

Elle s'est décrochée en 2021 et elle pend le long du pignon comme un bras cassé, tenue par une seule patte tout en haut. Quand l'air bouge, la patte joue dans son trou et ça fait un petit bruit de fer, un tic sec, espacé, jamais régulier. Ce n'est rien du tout. C'est le bruit d'un morceau de zinc qui pend depuis cinq ans. J'ai dormi avec pendant cinq ans sans y penser une seule fois, et je le raconte maintenant parce qu'après cet été-là, plus jamais je n'ai entendu ce tic sans me réveiller complètement.

Cet été-là, on était quatre.

Il y avait moi, Théo, douze ans, de la rue du Bief côté vivant. Il y avait Norah, douze ans aussi, la dernière maison en montant, celle que tout le monde appelle la maison aux dix centimètres parce que l'eau s'est arrêtée à dix centimètres de son seuil, mesurés au double-mètre par son père le lendemain — et si vous croyez que ça a fait d'eux des gens heureux, c'est que vous ne connaissez pas la vallée : ils sont les seuls de la rue à qui il n'est rien arrivé, et ils s'en excusent depuis cinq ans. Il y avait Élias, treize ans, arrivé de Liège en 2023, donc après, donc d'une autre planète. Et il y avait Lucas.

Lucas, c'est un cas particulier, et c'est aussi mon meilleur ami, ce qui revient au même. Sa maison est le numéro 19. Côté mort. Elle a des panneaux comme les autres, elle appartient à la commune comme les autres, et il est né dedans. Sa famille habite depuis quatre ans dans les modules, plus haut, derrière l'école — des logements posés là en attendant, sauf que Lucas dit que quand un truc attend quatre ans, il faudrait peut-être arrêter de dire qu'il attend. Sa mère ne descend plus jamais notre rue. Elle fait le tour par le haut, même pour aller à la boulangerie, même quand il pleut. Lucas, lui, fait le contraire. Il descend tout le temps. Je crois qu'ils se sont partagé le travail sans en parler : elle oublie pour deux, il se souvient pour deux.

L'après-midi dont je parle, début juillet, on était assis tous les quatre sur le muret du 14, à faire ce qu'on faisait le mieux cet été-là, c'est-à-dire rien, mais méthodiquement. Il faisait ce chaud un peu sale d'avant l'orage. La Vesdre, en bas, faisait son bruit de robinet tranquille, son bruit de la belle saison, celui qui ne réveille personne. Le 3 roucoulait. Et Élias a posé la question interdite, parce qu'Élias pose toujours la question interdite, c'est sa fonction dans l'univers :

— Pourquoi personne les vide, en face ?

On a regardé ailleurs. C'est Lucas qui a répondu, très calme :

— Parce que vider, ça coûte. Ils vident juste avant de démolir. Amiante, tri, tout le bazar. Ils font tout d'un coup, toute la rangée, pour payer moins cher.

— Donc dedans, c'est resté comme…

— Comme le 15 juillet. Ouais.

Élias a regardé la rangée d'en face, les onze mortes avec leurs yeux de bois, et j'ai vu le moment exact où il a compris ce que ça voulait dire. Dedans, il y a encore les meubles. Les canapés gonflés d'eau et redevenus secs, en travers des pièces où la boue les a posés. Les frigos couchés. Les photos collées au mur par autre chose que de la colle. Toute une rue en face de chez moi, gardée exactement comme la pire nuit de sa vie, avec des panneaux vissés dessus pour que personne ne la voie.

— Et la Collard ? il a demandé.

La maison Collard, c'est le numéro 9. La plus abîmée de la rangée, à l'angle de la ruelle qui descend vers la rivière. Chez elle, l'eau a fait un travail spécial : le plancher du rez-de-chaussée s'est effondré dans la cave, d'un bloc, avec tout ce qu'il portait. Les Collard, des vieux, sont partis chez leur fille à Herve et ne sont jamais revenus, même pas pour trier. C'est la seule maison de la rue dont je n'ai jamais vu l'intérieur, même avant, même en photo. Lucas l'appelle la doyenne. Norah l'appelle autrement, mais j'y viendrai.

— La Collard, c'est pareil, a dit Lucas. En pire. Personne n'y est rentré depuis cinq ans. Même les gars de la commune, quand ils sont venus visser les panneaux, ils ont fait le rez et ils sont ressortis. Il paraît que le trou de la cave prend toute la pièce et que les bords tiennent sur rien.

La suite dans le livre.

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