Un Martien dans ma rue
Fable jeunesse
Fable, dès 10 ans. Marseille. Lila, dix ans, a douze portes à expliquer à un Martien qui ne connaît qu'un mot : pourquoi.
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Un mardi, en rentrant de l'école, Lila trouve un Martien assis sur le trottoir de sa rue.
Il est petit, à peu près de sa taille. Il a un carnet. Sa planète l'a envoyé sur Terre pour rendre un rapport : est-ce que ça vaut la peine ? Il ne dit pas la peine de quoi. Il a douze jours. Toute la rue passe à côté de lui sans s'arrêter. Les grands le prennent pour un enfant déguisé, un touriste, quelqu'un d'ailleurs. Lila est la seule à s'arrêter.
Elle a dix ans, et il lui reste douze portes à lui expliquer : le supermarché qui ferme à clé ce qu'il jette, le robinet qui se tait l'après-midi, la boulangerie où il faut « coûter », l'école qui tombe en morceaux, les portes qui ne se saluent pas, la télé du bar-tabac, le port où les boîtes passent et pas les gens.
Lui, il ne connaît qu'un mot : pourquoi. Et chaque nuit, sur le toit de la tour, il envoie au ciel ce qu'il a vu, vers ceux qui attendent. Ils attendent quoi ? Lila mettra huit jours à le lui faire dire.
Une fable pour les enfants à partir de dix ans, et pour les grands qui ne s'arrêtent plus.
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Les premières pages
Le mardi, je rentre seule de l'école.
Le lundi, c'est Maman qui vient me chercher, parce qu'elle commence son travail le soir. Mais le mardi, elle commence à trois heures de l'après-midi. Alors le mardi, je rentre seule. Ce n'est pas loin. L'école est à un bout du boulevard, notre tour est à l'autre bout, et entre les deux, il y a tout.
Je dis « tout » parce que c'est vrai. Il y a l'église, la mosquée, le temple, le magasin de téléphones, le bar-tabac, la boulangerie, le supermarché, et la laverie. Après la laverie, c'est chez moi. Douzième étage. Quand je rentre seule, je compte les portes. Je ne sais pas pourquoi. C'est une habitude.
Ma rue, c'est un boulevard, mais tout le monde dit « la rue ». Elle monte un peu, comme toutes les rues ici, parce que Marseille est faite de collines et qu'on n'a pas eu le choix. Quand le vent vient de la mer, ça sent le sel et le poisson. Quand il vient de la colline, ça sent le pin et le chaud. Et quand c'est le mistral, ça ne sent rien, parce qu'il emporte tout, les odeurs, les papiers, les casquettes, et il faut marcher penché. Ce mardi-là, il n'y a pas de vent. Il y a les cigales dans les trois platanes du boulevard, qui font leur bruit de friture, et le bruit des voitures en dessous.
Ce mardi-là, devant la laverie, il y a quelqu'un assis sur le trottoir.
Ça, ce n'est pas rare. Dans ma rue, il y a souvent quelqu'un assis quelque part. Ce qui est rare, c'est qu'il a un carnet sur les genoux. Et qu'il est de la couleur du ciel quand il va pleuvoir.
*
Je ne m'arrête pas tout de suite. Je fais comme tout le monde. Je ralentis, je regarde sans avoir l'air de regarder, et je continue.
Devant moi, une dame avec un chariot à roulettes se penche vers lui. Elle dit, très fort et très lentement :
— BON. JOUR. ÇA. VA ?
Il lève la tête. Il a des yeux très grands et tout noirs, sans le blanc autour. Il ne répond pas. La dame dit « bon, bon », et elle repart avec son chariot, plus vite qu'avant.
Un monsieur en costume passe en téléphonant. Il ne le regarde même pas. Il enjambe ses pieds. Il a les pieds nus, celui qui est assis. Gris-bleu, comme le reste. Trois doigts à chaque pied. Je les compte. Je ne sais pas pourquoi je compte.
Puis le monsieur de la laverie sort avec un seau. Il voit celui qui est assis, il me voit, moi, et il me demande :
— Il est avec toi ?
Je dis non.
— Il vient d'où ?
Je dis que je ne sais pas.
— C'est un déguisement ?
Je dis que je ne sais pas. Le monsieur regarde encore un peu. Il dit : « Il faudrait appeler quelqu'un. » Et il rentre avec son seau. Il n'appelle personne. Par la vitrine, je le vois se pencher sur une machine qui déborde.
Et moi, je suis toujours là.
Je me suis arrêtée sans le faire exprès. C'est comme ça que les choses commencent, je crois. On s'arrête sans le faire exprès, et après, on est là.
*
— Tu attends quelqu'un ?
Il me regarde. Ses yeux ne clignent pas. C'est étrange, un regard qui ne cligne pas. On a l'impression d'être regardé deux fois.
— Non. J'attends que quelqu'un s'arrête.
Il parle. Il parle français. Sa voix est un peu haute, comme quand on essaie de parler avec la bouche pleine. Je ne vois pas sa bouche. Je vois l'endroit où elle devrait être.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne sais pas par où commencer.
— Commencer quoi ?
Il tourne son carnet vers moi. Il y a des signes dessus. Ce ne sont pas des lettres. Ce sont des petits dessins serrés, comme des fourmis en rang.
— Le rapport.
Je m'assieds. Pas à côté de lui, un peu plus loin, parce que je ne le connais pas. Le trottoir est chaud. Les gens continuent de passer. Maintenant qu'on est deux, ils nous regardent un peu plus, mais ils passent quand même.
— C'est quoi, un rapport ?
— C'est quand on regarde quelque chose, et qu'on écrit ce qu'on a vu pour ceux qui ne l'ont pas vu.
— Et tu regardes quoi ?
Il lève une main, trois doigts, et il montre le haut. Je regarde la tour. Je crois qu'il montre la tour.
— Le douzième ? Moi, j'habite au douzième.
— Plus haut.
— Il n'y a pas plus haut. C'est le dernier étage.
— Plus haut que le dernier étage.
Je regarde plus haut. Il y a le ciel, et c'est tout. Alors je comprends, mais je ne le crois pas. Il faut un moment pour croire une chose pareille. Je ne sais pas combien de temps. Peut-être une minute. Une cigale s'arrête, puis reprend.
— Tu viens de Mars ?
Il fait un son. Ce n'est pas oui, ce n'est pas non. Ça ressemble à une porte qui grince et à un oiseau, en même temps.
— C'est le nom de chez moi. Mais tu peux dire Mars, si c'est plus facile.
C'est plus facile. Alors, dans ma tête, il devient un Martien. C'est moi qui ai choisi le mot. Lui, il n'a rien dit.
*
— Tu parles bien français.
— Je l'ai appris dans les ondes.
— Les ondes ?
— Tout ce que vous envoyez en l'air. La radio. Les téléphones. La télévision. Ça monte, et ça arrive jusque chez moi. Avec du retard.
— Et tu as appris quoi ?
Il réfléchit. Il regarde mes yeux, et il a l'air inquiet.
— Que ça coûte les yeux de la tête.
— Quoi ?
— Je ne sais pas. Beaucoup de choses. C'est ce qu'ils disent le plus. Je ne sais pas encore ce que ça veut dire, mais je ne veux pas que ça t'arrive.
Je mets une seconde à comprendre, et puis je ris. Il ne rit pas. Il attend.
— C'est une expression. Ça veut dire que c'est cher. Personne ne perd ses yeux.
— Alors pourquoi ils le disent ?
Je ne sais pas. C'est la première fois qu'on me pose la question. Il l'écrit. Une petite ligne de fourmis en plus.
— Tu tombes bien, je dis, pour dire quelque chose.
— Je ne suis pas tombé. Je me suis posé.
— C'est une expression aussi.
— Vous en avez beaucoup ?
— Je crois que oui.
— Alors ça va être long.
Il ne dit pas ça pour se plaindre. Il le dit comme on dit qu'il fait chaud. Et il l'écrit aussi.
*
— Tu es là pour quoi, exactement ?
— Chez moi, ils veulent savoir si ça vaut la peine.
— Quoi ?
— Ici. La Terre.
— La peine de quoi ?
— Je ne sais pas encore. C'est pour ça que je fais le rapport. Je regarde, j'écris, et à la fin, ils décident.
— Ils décident quoi ?
La suite dans le livre.
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