Juillet 2026. Les points de bascule sont franchis, la mousson faiblit, les frontières se ferment. Les gouvernements se réunissent en urgence et votent, à l’unanimité, un décret d’une simplicité parfaite : chaque foyer doit être ramené à quatre personnes.
Les familles choisissent elles-mêmes qui part.
Ana Reyes, psychologue, est chargée de vérifier que le dossier est conforme. Six familles, quatre continents, huit noms. Elle a un cahier, une grille d’analyse, et la certitude d’être du bon côté de la logique.
Elle ignore encore deux choses. Que le décret compte aussi les morts qu’il ne tue pas. Et qu’un foyer vidé de son enfant peut rester, jusqu’à la fin, réputé conforme.
Roman — dystopie de proximité, récit choral. Vingt-six chapitres, six familles, quatre continents.
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Les premières pages
Je regarde par le hublot et la Terre monte vers moi. Mumbai se précise minute après minute — d'abord c'est juste une tache beige dans le bleu de la mer d'Arabie, puis ça devient des lignes, des carrés, des routes qui s'entrecroisent comme des cicatrices. La chaleur monte déjà, même à cette altitude. Je la sens à travers le plastique épais du hublot, une chaleur qui transperce et qui vient d'en bas, de la terre qui brûle. Je pose ma paume contre le verre. Il est tiède, humide de condensation. Il y a une trace de doigt d'un enfant quelque part à côté — en bas à gauche — un enfant qui a regardé la Terre s'approcher et qui s'est demandé si c'était joli. Mon Dieu. On savait. Bordel, on savait depuis plus de cinquante ans maintenant. Je ferme les yeux et je me revois à dix-neuf ans, assise au dernier rang d'un amphithéâtre à l'université, le professeur Delgado qui explosait littéralement de rage face à une salle complètement indifférente. C'était 2010. Il avait un rapport entre les mains — le Club de Rome, 1972 — et il le brandissait comme une arme. « C'est ICI. C'est écrit. Meadows et ses collègues ont modélisé la croissance il y a trente-huit ans. Ils ont dit : vous dépasserez les limites. Dans environ cent ans. ET NOUS SOMMES EN 2010. » Il frappait son pupitre du plat de la main. Le bruit claquait dans l'amphi et tout le monde sursautait sauf moi. Je restais immobile, à écouter chaque mot. « Les modèles étaient clairs. Croissance exponentielle. Ressources finies. Ça ne marche pas. C'est mathématique. Et vous savez ce qu'on a fait depuis 1972 ? ON A CONTINUÉ. Pétrole. Charbon. Forêts. Poissons. Tout. Partout. En pensant qu'il y en avait, de la place. Qu'il y en avait toujours. » Le professeur Delgado enlevait ses lunettes et il se massait les yeux. Il avait l'air d'un homme qui venait de vieillir dix ans en parlant. Je me souviens de l'odeur de la salle — cette odeur de craie, de café froid oublié, de jeunesse indifférente. Autour de moi, l'amphi entier pianotait sur ses téléphones, ces premiers smartphones qui venaient de coloniser les mains de ma génération. Personne ne prenait de notes sauf moi. J'ai pris des notes pendant trois ans. Je change de position dans mon siège. L'accoudoir est en plastique dur, presque cassant sous mes doigts. J'attrape la tasse de café posée sur la tablette devant moi. Il est complètement froid maintenant — je ne sais pas depuis combien de temps il est là. Une heure ? Deux heures ? Le goût est amer et chimique, avec cette saveur synthétique que seul le café d'avion peut avoir. Je le repousse. J'en renverse un peu sur la tablette. L'hôtesse passe avec son chariot. Elle ne dit rien, elle nettoie avec un chiffon blanc et elle disparaît dans la travée, son uniforme bleu marine déjà taché de sueur. La climatisation de l'avion souffle à peine. Il fait presque trente-deux degrés ici, à l'intérieur, et personne autour de moi ne semble plus trouver ça anormal. Je pense à 2010-2014. J'étais en licence, puis en master de psychologie. Le climat n'était pas mon domaine — c'est peut-être pour ça qu'il est devenu mon obsession. Le cours de Delgado n'était qu'une option d'ouverture, une case à cocher dans un cursus ; j'ai été la seule de ma promotion à y retourner chaque semaine. Je me souviens des nuits blanches à la bibliothèque universitaire. Trois heures du matin. Je ne dormais jamais, à l'époque. La psychologie le jour, la fin du monde la nuit. Les rapports du GIEC sortaient année après année et je les lisais. Tous. Même les rapports techniques, même les annexes que personne ne comprenait. Les chiffres s'empilaient. Les courbes montaient. Les avertissements s'intensifiaient. J'étudiais le fonctionnement de l'esprit humain le jour, et la nuit, j'étudiais la preuve que cet esprit était capable de regarder sa propre fin en face et de scroller plus bas. 2007 : « À 90 % d'origine humaine. » 2014 : « Les impacts seront sévères, généralisés et irréversibles. » 2021 : « Code rouge pour l'humanité. » Code rouge. C'était écrit. Noir sur blanc. ÉCRIT. Et pendant ce temps, les conférences continuaient. COP15, COP21, COP26. Des noms de conférences qui ressemblaient à des modèles de voitures. Les politiciens parlaient de « réductions d'émissions » tout en augmentant l'extraction de pétrole. Les entreprises parlaient de « durabilité » tout en déforestant les tropiques. C'était du cirque. Du pur cirque. Je me penche contre la fenêtre et je regarde vers le bas. Les nuages montent vers nous maintenant, une couche épaisse et sale qui est devenue la norme. Gris-beige. Je me souviens de la couleur du ciel avant — j'ai des photos d'enfance où le bleu était vraiment bleu, pas ce gris-bleu laiteux qui est devenu la teinte standard. Ma mère disait : « Tu te souviens quand le ciel était bleu, ma chérie ? » Oui, je me souviens. C'est étrange comme on s'habitue aux changements. On les accepte comme des faits inévitables au lieu de les voir pour ce qu'ils sont : des signes d'effondrement. Je me souviens de 2012 très précisément. Rio+20, la Conférence de l'ONU sur le développement durable. J'avais vingt et un ans et j'y suis allée pleine d'espoir — espoir naïf, maintenant que j'y pense. J'avais mis de l'argent de côté pendant un an pour payer mon billet. J'avais les rapports imprimés, surlignés, annotés. Je voulais faire la différence. Je voulais parler aux scientifiques qui criaient depuis des années. Je voulais faire partie de la solution. Je me souviens d'avoir vu un scientifique, un homme d'environ soixante ans, avec une barbe grise, qui pleurait littéralement en présentant ses données sur la perte de biodiversité. PLEURER. Ses mains tremblaient. Il montrait les graphiques — les courbes qui s'effondrent — et il disait : « C'est ma vie. C'est trente ans de données. Et nous avons perdu. » Pas « nous perdons ». « Nous avons perdu. » Passé composé. La perte était déjà complète. Quelqu'un lui a demandé : « Qu'est-ce qu'on peut faire ? » Et il a regardé cette personne comme si elle venait de la lune. « Faire ? On ne peut rien faire. On peut juste... témoigner. Et espérer qu'on apprend pour la prochaine fois. » Il n'y avait pas de « prochaine fois » pour lui. Il y avait juste cette fois. Celle-ci. Et nous l'avions ratée. Mon téléphone vibre dans ma poche. Je le sors — je dois me contorsionner pour l'attraper entre l'accoudoir et le siège. L'écran affiche 47 % de batterie. Un email. De : directeur@ong-humanitaire.org. Objet : « Bienvenue en Inde. Premières instructions. » Je lis : « Ana — Bienvenue en Inde. Votre première assignation : Famille Sharma, Mumbai. Rendez-vous demain 10h à Marine Drive. La coordinatrice locale, Meera Singh, vous attendra à 9h30 à votre hôtel et vous donnera l'adresse exacte. Rappel des directives : Restez objective. Écoutez attentivement. Documentez chaque conversation. Facilitez le processus de choix. N'offrez pas d'aide ni de jugement externe. Rapportez vos observations quotidiennement. L'efficacité dépend de votre capacité à rester détachée émotionnellement. La réduction rapide ne fonctionne que si nous restons clairs sur nos objectifs : faciliter une diminution ordonnée et rapide de la population de façon que les familles gardent un sentiment d'agentivité dans leur choix. Bon voyage. » Je relis le dernier paragraphe trois fois. « Faciliter une diminution ordonnée et rapide. » Euphémisme. Bien sûr que c'est un euphémisme. Tout est euphémisme, maintenant. On dit « transition démographique ». On dit « réduction ». On dit « passage ». On ne dit jamais : « Allez aider les gens à choisir qui va mourir. » Mais c'est ça qu'on fait. C'est ça que je fais. Dans mon sac, sous le siège devant moi, il y a un cahier neuf. Couverture rigide, deux cents pages quadrillées. C'est là que tout ira — les noms, les observations, les grilles. Je l'ai acheté à l'aéroport, avant d'embarquer, et je me souviens d'avoir pensé, en le payant : voilà. C'est avec ça que je vais aider à trier l'humanité. Un cahier d'écolière. Il est encore vierge. Il ne le restera pas longtemps. L'avion traverse une zone de turbulences et la carlingue frémit, un tremblement long qui fait tinter les verres sur les chariots. Je repense à la crise alimentaire de 2008. J'étais encore au lycée, dans une ville riche, et je mangeais à ma faim pendant que le prix du blé doublait sur les écrans du journal télévisé. Les spéculateurs jouaient avec les prix comme avec un jeu vidéo. Les enfants mouraient de faim au Sahel. Les gouvernements disaient : « C'est une crise temporaire. » Ce n'était pas temporaire. C'était une répétition générale. Plus tard, pendant mes études, j'avais punaisé une carte au-dessus de mon bureau. Une carte de l'ONU sur le stress hydrique, récupérée dans une annexe de rapport que personne n'avait lue : des zones coloriées en orange et en rouge, du Sahel à l'Indus. Le Darfour était rouge. La Syrie était rouge. Le Yémen était rouge. Puis les guerres sont arrivées, une par une, exactement dans les taches rouges, et les médias parlaient de « conflits ethniques » et de « guerres religieuses » pendant que je cochais des zones sur ma carte comme on coche une liste de courses. De l'eau. De la terre fertile. Tout était déjà écrit. Cartographié. Prédit. Je me suis endormie sous cette carte pendant trois ans. Et c'est arrivé exactement comme prédit. L'avion commence sa descente. Je sens la pression dans mes oreilles. Je mâche un chewing-gum que j'ai trouvé au fond de ma poche — il a un goût amer de vieux plastique aromatisé. Je le crache dans une serviette. Dehors, les nuages se déchirent et je vois la côte de Mumbai. L'eau de la mer d'Arabie est d'une couleur gris-vert qui me fait penser à la moisissure. Les plages sont noires de pollution. Les routes sont embouteillées même à quatorze heures passées. Des millions de voitures. Des millions de gens. Tous vivant comme si demain existait. Comme si on pouvait continuer comme ça. On savait. Pendant toutes ces années, on savait et on a continué. Et maintenant, en 2026, c'est devenu impossible de continuer à faire semblant. Les points de bascule tombent les uns après les autres, comme des dominos qu'on aurait alignés pendant cinquante ans. L'Amazonie, je l'ai vue mourir en accéléré sur l'écran d'une salle de conférence — un time-lapse satellite de trente secondes, du vert au beige, pendant que la salle mangeait des sandwichs au thon. Le permafrost, je l'ai entendu fondre dans la voix d'un chercheur qui se brisait sur le mot « méthane ». Les récoltes échouent en cascade. Les réfugiés se comptent en centaines de millions. Et les gouvernements, pour la première fois, regardent autour d'eux avec les yeux d'enfants qui réalisent qu'il n'y a pas d'adulte dans la pièce. Et puis, la réponse. Terrible, inévitable. Mathématique. Parfaitement logique. Huit milliards d'humains. La Terre ne peut en supporter que trois ou quatre milliards de façon durable. Il faut réduire. Rapidement. Avant qu'on se détruise les uns les autres. C'est mon travail, maintenant. C'est pour cela qu'on m'a embauchée. Aider les familles à traverser cette « transition ». Je m'étais regardée dans le miroir de mon appartement ce matin avant de partir à l'aéroport, et je ne reconnaissais plus la fille que j'avais été à dix-neuf ans, écoutant le professeur Delgado hurler des vérités que personne ne voulait entendre. Je l'avais remplacée par quelque chose de plus froid. De plus efficace. De plus... juste. Parce que, fondamentalement, j'ai arrêté de me mentir. C'est juste. C'est horrible, mais c'est juste. On est de trop. Et quelqu'un doit le dire. Et quelqu'un doit faire quelque chose. Autant que ce soit moi.
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