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Le prix du compromis

essai

Essai. Six gouvernements, neuf parlements, une facture : la Belgique en treize étages.

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Six gouvernements. Neuf parlements. Une facture.

Été 2026 : la Belgique cherche dix milliards. Pierre Delvaux, soixante-quatre ans, vide la maison de son père Léon, chauffagiste dans un village de la province de Namur. Dans le tiroir du bas d'un petit meuble, il trouve, rangées dans l'ordre des années, toutes les lettres à en-tête que l'État a écrites à son père en soixante ans. Les en-têtes ne sont jamais les mêmes : le pays a changé de nom sous les yeux de Léon une demi-douzaine de fois, sans qu'il ait jamais déménagé.

La complexité belge n'est ni un accident ni une bêtise : c'est le prix d'un compromis, qui a évité bien pire que des tableaux compliqués. Mais un compromis dont plus personne ne paie le coût politique, et dont tout le monde paie le coût réel, a cessé d'être un compromis. Il est devenu une rente.

Treize étages, du fédéral au trottoir : les réformes de l'État, les compétences enchevêtrées, les impôts, les communes, les intercommunales, les marchés publics, les listes, le vote obligatoire, les nominations, les dotations, les grands chantiers, l'argent qui se perd en route, et la prochaine réforme. À chaque étage, une lettre du tiroir, ce que le dispositif voulait, ce qu'il coûte vraiment, et pourquoi on ne le réforme pas.

Pas un pamphlet, pas un camp, pas de révélation : tout ce que ce livre raconte est public, daté et sourcé. Il fallait juste quelqu'un pour le lire jusqu'au bout. Et il se lit sans rien connaître de la Belgique.

Dans la presse

La bande-annonce

Où le lire

Les premières pages

Le lundi 6 juillet 2026, en début d'après-midi, un document de cent septante-huit pages est mis en ligne sur le site d'un service public fédéral que presque personne ne visite. Il n'a pas de couverture, pas de photo, pas de titre qui donne envie. Il s'appelle « Actualisation 2026, estimation 2027, estimation pluriannuelle 2028-2031 ». Il est signé par un comité dont le nom est en néerlandais sur la page de garde et en français à l'intérieur, parce que c'est ainsi que les choses sont faites ici : le Monitoringcomité, le Comité de monitoring. Des fonctionnaires des Finances, du Budget, de la Sécurité sociale, qui font trois fois par an, en mars, en juillet et en septembre, le même travail sans gloire : recalculer ce que l'État fédéral va encaisser et dépenser si personne ne change rien.

Ce jour-là, à la page d'un tableau numéroté 16, sur une ligne qui s'appelle « Écart cumulé », on lit un chiffre pour l'année 2029 : 7,7. Sept milliards sept cents millions d'euros. C'est la distance entre ce que le fédéral et la sécurité sociale vont dépenser d'ici la fin de la législature, à législation constante, et ce que l'Europe a accepté qu'ils dépensent. En mars, le même comité, avec les mêmes méthodes, avait écrit 4,9. Quatre mois plus tard, le trou avait grandi de près de trois milliards sans qu'un seul ministre ait pris une seule décision. L'inflation, les taux d'intérêt, une guerre au loin : le chiffre bouge tout seul, c'est sa nature.

Quatre jours plus tard, le gouvernement se réunit et retient un autre chiffre, rond, celui-là : dix. Dix milliards d'ici 2029. Non pas parce que le comité l'a dit, mais parce qu'une marge est prudente — et, on peut le supposer, parce qu'un chiffre rond se dit mieux à la télévision. Les mesures, elles, seront décidées plus tard, en septembre, au conclave — c'est le mot belge pour les jours et les nuits où le gouvernement s'enferme pour boucler un budget. Le 3 septembre, le Premier ministre, Bart De Wever, confirme le dix sur la VRT et ajoute que la pression fiscale, au bout de la législature, ne sera pas plus haute qu'au début. Le 8 septembre, il reçoit un à un ses vice-Premiers ministres, Vincent Van Peteghem d'abord, Maxime Prévot ensuite, pour des entretiens qu'il veut discrets. Le 12, le ministre du Budget explique dans un journal que pour chaque mesure proposée, il y a toujours un lobby qui entre en action. L'accord doit être trouvé pour le 13 octobre, jour du discours sur l'état de l'Union, parce que l'Europe attend les chiffres et que l'année précédente, faute d'accord, le pays a vécu trois mois sur des douzièmes provisoires — le budget de l'année d'avant, divisé par douze, reconduit mois après mois comme on renouvelle un abonnement qu'on n'a pas eu le temps de résilier.

Voilà l'actualité au moment où j'écris ces lignes. Vous la lirez peut-être des années plus tard ; les chiffres auront changé, le conclave aura eu lieu, on aura trouvé les dix milliards, ou huit, ou douze, et on en cherchera d'autres. Je les donne avec leur date, parce que c'est la règle de ce livre, et je les donne surtout parce qu'ils posent, mieux que je ne saurais le faire, la question à laquelle ce livre essaie de répondre.

Cette question n'est pas : où trouver dix milliards. Des gens plus compétents que moi, avec des tableaux plus longs, s'en occupent en ce moment même. La question est plus simple, et personne ne la pose : dans quel pays, exactement, les cherche-t-on ?

Car le trou de 7,7 milliards du Comité de monitoring n'est pas celui de « la Belgique ». C'est celui de ce que les tableaux appellent l'entité I : l'État fédéral et la sécurité sociale. Il existe une entité II, qui n'apparaît pas dans ce tableau-là : les Régions, les Communautés, les provinces, les communes, et les centaines de sociétés, d'agences, d'intercommunales et d'organismes qui vivent à leurs pieds. Depuis 2014, l'une des plus vastes réformes de l'histoire du pays a transféré vers l'entité II les allocations familiales, une part des soins de santé et de l'aide aux personnes, des pans entiers de la politique de l'emploi — mille pages de textes de loi publiées au Moniteur belge, le journal officiel du pays, en un seul jour, le 31 janvier 2014. En 2026, on cherche dix milliards à l'étage qui a donné les clés de plusieurs pièces à d'autres, et qui doit continuer à chauffer tout l'immeuble.

Ce n'est pas un scandale. C'est une architecture. Et c'est de cette architecture que parle ce livre.

Il faut le dire tout de suite, pour ne pas tromper l'acheteur : ce livre n'est pas un pamphlet. Aucun de ses chapitres ne peut se résumer par « ils sont tous pourris », et si l'un d'eux le pouvait, il serait raté. Ce n'est pas non plus un livre partisan : aucun parti n'y est le méchant, les exemples viennent des trois régions et de tout le spectre, et si vous cherchez la page où votre adversaire prend enfin la raclée qu'il mérite, vous ne la trouverez pas. Ce n'est pas un livre communautaire : il n'arbitre pas entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles, il regarde la mécanique, pas le camp. Et ce n'est pas un livre d'enquête : je n'ai rien découvert. Tout ce qui est écrit ici est public, publié, consultable, la plupart du temps gratuitement, par n'importe qui disposant d'une connexion et d'un après-midi. Le problème n'est pas que l'information soit cachée. Le problème est qu'elle est répartie sur tant d'étages que personne n'a jamais le temps d'en faire le tour.

J'ai voulu faire le tour.

Le livre est construit comme l'immeuble qu'il décrit. Treize chapitres, que j'appelle des étages, du plus haut au plus bas : du fédéral au trottoir, puis dans les caves, là où l'argent circule dans des tuyaux que personne ne regarde. Chaque étage est bâti de la même façon. On commence par une vignette : une personne inventée — je le dirai à chaque fois, et elle ne ressemble à personne — qui bute, dans une situation ordinaire, sur l'étage en question. On remonte ensuite à l'origine : pourquoi ce dispositif existe, qui l'a voulu, contre quoi, et j'essaie de donner raison, honnêtement, à ceux qui l'ont créé, parce qu'ils avaient presque toujours une bonne raison. On regarde ensuite la mécanique : comment ça marche vraiment, aujourd'hui, avec le moins de chiffres possible et chacun daté. On lit la facture : un ou deux cas publics, documentés, avec leur source. Et on termine par le nœud : ce qui rend la réforme impossible, et à qui cette impossibilité profite. Puis chaque étage se referme sur la même question, celle de l'actualité qui a fait naître ce livre : qu'est-ce que cet étage-ci coûte, ou empêche, à qui cherche dix milliards ?

Un mot sur la thèse, pour qu'on ne me la prête pas à l'envers. Je ne crois pas que la complexité belge soit une bêtise, ni un accident, ni un complot. Je crois qu'elle est le prix d'un compromis, et que ce compromis a évité des choses bien pires que des tableaux compliqués. Un pays où trois langues, deux économies et plusieurs mémoires se partagent un territoire de trente mille kilomètres carrés a acheté sa paix en construisant, à chaque crise, un étage de plus, et il ne l'a pas volé. Ce que je crois aussi, c'est qu'un compromis dont plus personne ne paie le coût politique, et dont tout le monde paie le coût réel, a cessé d'être un compromis. Il est devenu une rente. Et qu'une règle simple, que vous verrez revenir d'étage en étage comme une odeur dans une cage d'escalier, permet de comprendre presque tout : là où la responsabilité se dilue, l'argent s'évapore.

La suite dans le livre.

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