La battue
Roman policier
Thriller. Ardenne, 2026. Six hommes se sont tus pendant vingt-deux ans ; quelqu'un a commencé à les compter.
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« Il n'y a pas eu de silence. C'est ça que je n'ai pas entendu. »
Un samedi de février, dans une cour de ferme de l'Ardenne, un chien est retrouvé cloué à une porte de grange, ouvert d'un seul trait du sternum au ventre. L'inspecteur Denis Servais fait quatre photos avec son téléphone et classe le dossier : un chien est un bien meuble.
Sept jours plus tard, dans la même cour, on trouve le fermier à genoux dans sa stabulation, les poignets liés à la barre de contention, la tête au-dessus de la rigole à lisier. Quelqu'un a choisi le seul endroit du village où l'on peut vider un homme sans que ça se voie. Il y a une cartouche de chevrotine dans sa bouche, et deux chiffres gravés au couteau sur la porte du box : 87.
Puis 86, sous huit cents kilos de chêne. Puis 85, sur la table d'inox d'un vétérinaire à la retraite. Servais finit par lire ces nombres dans l'autre sens : une signature monte, elle ne descend jamais. Ce qui descend, c'est ce qui reste.
Il a six semaines. Le 6 avril, une pelleteuse doit ouvrir une tranchée d'un mètre quatre-vingts sur un chemin d'exploitation du bois communal. Et Servais est le seul à chercher du côté d'un dimanche de novembre 2004 : une battue au sanglier, six hommes qui buvaient depuis midi, et un garçon de quinze ans que personne n'est jamais venu chercher.
La juge d'instruction a raison sur toute la procédure. Servais a raison sur le reste. Il ne lui dit rien, il laisse un innocent mourir en cellule, et il ment trois fois par écrit.
Ce livre ne dit jamais lequel des deux a eu tort.
Ce qu'en disent les lecteurs
« Jean-Marc Strauven dépeint avec une justesse saisissante la vie de campagne, le poids du silence rural, le froid hivernal de l'Ardenne et la psychologie de ses habitants. »
La bande-annonce
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Les premières pages
Il y a deux façons d'arriver à Hérompont et les deux montent.
Par le sud, on quitte la nationale à la sortie de Vielsalm et on prend une route qui suit le fond de vallée pendant quatre kilomètres avant de se relever d'un coup, en trois lacets, entre deux murs d'épicéas. Par le nord, on vient de Gouvy et c'est plus long, mais la route est plus large et on ne croise pas les grumiers. En février, on prend celle qui est salée. Ce jour-là, aucune des deux ne l'était.
Je conduisais à quarante. Il avait gelé sur du mouillé, ce qui est la seule chose qui compte ici entre décembre et mars, et la Ford de service n'avait pas de pneus d'hiver parce que la commande était partie en octobre et que la commande partait toujours en octobre. Le chauffage soufflait de l'air tiède sur mes genoux et rien sur le pare-brise. J'avais essuyé la buée avec la manche de ma parka et l'auréole était encore là, à hauteur d'œil, avec le froid qui se remettait à travailler dessous.
Je suis inspecteur principal. J'ai quarante-huit ans. Je suis né à Gouvy, à onze kilomètres d'ici, et je suis parti à dix-neuf. Je suis revenu en poste il y a trois ans. Ce sont les quatre phrases que j'écris en haut d'un procès-verbal quand on me demande de me présenter, et je n'ai jamais trouvé qu'il manquait quelque chose.
Ce matin-là, je montais pour du gasoil.
*
On volait du gasoil dans les fermes du plateau depuis l'automne. Des citernes de six cents litres siphonnées la nuit, jamais vidées complètement, toujours entre trois cents et quatre cents litres, ce qui veut dire une camionnette avec une cuve dedans et deux personnes qui savent ce qu'elles font. Sept fermes en quatre mois, dont quatre autour d'Hérompont. On volait aussi du bois dans les coupes communales, mais ça, c'était plus vieux que moi et personne ne portait plainte.
Ce n'est pas un dossier. C'est ce qu'on me donne. Un homme de quarante-huit ans qui a demandé sa mutation pour rentrer au pays, on ne lui donne pas la brigade des stups de Bruxelles, on lui donne le gasoil des fermes, et c'est très bien. J'ai fait douze ans à Liège avant. Je n'y ai jamais rien connu à personne.
Ici, je connais. C'est ce que je croyais.
Je me suis garé sur la place, devant la maison communale, à côté du tracteur de la commune qui avait la lame de déneigement relevée et de la terre gelée dans les dents. La place d'Hérompont fait trente mètres sur vingt. Il y a l'église au fond, la maison communale à gauche, le café à droite, et entre les deux une rangée de six maisons dont trois ont encore des rideaux. Le monument aux morts est au milieu, avec quatorze noms pour quatorze quinze et six pour quarante, et deux des noms de quatorze reviennent dans l'annuaire de la commune aujourd'hui.
Il était huit heures dix. Il faisait moins quatre.
*
Le café ouvre à sept. Il n'y a pas d'enseigne, il n'y a jamais eu d'enseigne, on dit « chez Josiane » et tout le monde sait. Josiane Piret a cinquante-huit ans, elle a repris de sa mère, et elle tient le seul commerce du village qui ouvre tous les jours de l'année sauf le vingt-cinq décembre.
Quand je suis entré, il y avait trois hommes au comptoir et le poêle tirait fort. La vitre était blanche jusqu'à mi-hauteur. Josiane a posé un café devant moi sans que je le demande, comme elle le fait depuis trois ans, et elle a dit :
« Il gèle.
— Il gèle. »
C'est comme ça que ça commence. Ça commence toujours comme ça, et si on essaie de le faire commencer autrement, ça ne commence pas du tout. J'ai un collègue qui convoque. Il envoie une convocation, la personne vient au bureau, elle s'assied en face, elle répond aux questions, elle signe, elle repart, et il a un procès-verbal d'audition parfaitement régulier dans lequel il n'y a rien. Moi, je bois le café. Je bois beaucoup de cafés. À la fin de la matinée, j'ai la vessie pleine et je sais des choses.
Les trois hommes au comptoir étaient un retraité des Ponts et Chaussées, un jeune qui travaillait chez le marchand de bois de Bovigny et Freddy Collard.
Collard avait soixante-huit ans. Il exploitait la ferme du bas, celle qu'on voit en arrivant par le sud, trente-deux laitières et vingt hectares de prés en pente. Un homme lourd, un souffle court, des mains gonflées, une salopette bleue sous une veste de laine, des bottes propres à la porte du café parce que Josiane ne badine pas là-dessus. Diabétique. Tout le monde le savait, y compris moi, parce que sa femme était morte en 2019 et qu'à l'enterrement on avait parlé de son diabète à lui plutôt que du cancer d'elle, ce qui est très exactement la manière dont ce village s'occupe des gens.
J'ai posé mes questions sur le gasoil. Les trois ont répondu comme on répond ici, c'est-à-dire en racontant autre chose et en laissant l'autre chose faire le travail. Le retraité m'a dit qu'une camionnette blanche montait la route du Bois par deux fois en janvier, tard, et qu'il l'avait entendue parce qu'elle avait un moteur qui cognait. Le jeune m'a dit que les Polonais des coupes avaient des jerrycans, mais qu'ils avaient des jerrycans depuis dix ans et qu'il n'y avait jamais rien eu.
Collard n'a rien dit du tout.
Il tournait sa tasse sur la soucoupe. Il l'a tournée pendant tout le temps que les deux autres parlaient, un quart de tour, un quart de tour, sans jamais la soulever. Quand j'ai regardé de son côté, il a regardé le comptoir.
« Et vous, Freddy ? Rien chez vous ?
— Rien chez moi. »
Il a bu son café d'un coup, comme un médicament. Puis il a dit, à la vitre plutôt qu'à moi :
« Vous êtes ici jusqu'à quand ?
— Aujourd'hui ? Jusqu'à midi.
— Non. Je veux dire, ici. Dans l'arrondissement. »
J'ai dit que je ne comptais pas repartir. Il a hoché la tête deux fois, il a mis sa pièce sur le comptoir, il a dit au revoir à Josiane et il est sorti. Par la vitre embuée, je l'ai vu remettre ses bottes, se tenir un moment à la portière de sa camionnette avant de monter dedans, et rester là, à ne pas démarrer, pendant le temps qu'il faut pour compter jusqu'à trente.
Je l'ai noté, parce que je note tout. J'ai écrit dans mon carnet : F. Collard, 21/02 — a demandé combien de temps je reste. Puis j'ai barré la date, parce qu'on était le douze, et j'ai récrit 12/02 à côté.
Il y a des jours où j'aimerais que ce carnet ait brûlé.
*
Josiane a essuyé le comptoir devant moi, ce qui veut dire qu'elle allait dire quelque chose.
« Il ne dort plus.
— Collard ?
— Il vient à sept heures, maintenant. Avant, il venait à neuf, quand la traite était faite. Maintenant il est là quand j'ouvre, et il a déjà l'air d'être debout depuis longtemps. »
La suite dans le livre.
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